Carte Blanche

La « chair du temps » : Sylvie Germain face au XXe siècle

le 03/01/2023 par Sylvie Germain, Alice Tillier-Chevallier - modifié le 13/01/2023
Carte blanche à Sylvie Germain sur RetroNews - source photographie : copyright Tadeusz Kluba

Carte blanche à une autrice majeure du champ littéraire français depuis les années 1980, l’écrivaine Sylvie Germain qui crée des mondes doubles : fantastiques quoique directement inspirés des charniers de l’histoire contemporaine. Elle nous parle de son rapport au temps et au réel, outils de ses fictions.

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Première Guerre mondiale, Shoah, génocide tzigane, guerre d’Algérie, goulag… Les personnages des romans de Sylvie Germain, auteure notamment du Livre des Nuits, de Magnus ou du Vent reprend ses tours, sont souvent marqués au fer rouge de l’Histoire.

L’écrivaine revient ici sur son intérêt pour les événements du XXe siècle et la contribution de la fiction à l’« effort de mémoire ».

Propos recueillis par Alice Tillier-Chevallier

RetroNews : Beaucoup de vos romans, sans être des romans historiques, accordent une place importante à l’Histoire du XXe siècle, qui sert de toile de fond aux drames qui s’y nouent. Pourquoi cet intérêt pour l’Histoire, et spécifiquement celle des guerres mondiales et de la Shoah ?

Sylvie Germain : L’Histoire n’est pas une simple toile de fond, elle est tout sauf un décor : elle est la chair du temps. Or nous sommes tous marqués par l’époque dans laquelle nous naissons et grandissons. Dans les années 1950-60 – je suis née en 1954 –, la Première et la Seconde Guerre mondiales étaient encore très présentes. Nous avions étudié la Grande Guerre au lycée, du moins dans ses grandes lignes ; mais j’avais surtout un grand-père qui avait survécu aux tranchées et en était resté marqué, physiquement et psychiquement – comme tous ceux qui étaient revenus.

On parlait peu dans ces années-là des atrocités de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah – le mot n’existait d’ailleurs pas encore, c’est le film de Claude Lanzmann qui l’imposera. Ceux qui avaient été victimes ou témoins aspiraient simplement à se reconstruire. Certains avaient raconté ce qu’ils avaient vécu : David Rousset, Primo Levi, Elie Wiesel, Robert Antelme notamment. Ils avaient été édités, mais leurs témoignages n’avaient rencontré que peu d’écho.

C’est dans les années 1970 seulement qu’ils sont véritablement sortis de l’ombre. La découverte, à ce moment-là, des horreurs de la Seconde Guerre mondiale a constitué, pour la jeune femme que j’étais et qui avait été, pendant toute son enfance et son adolescence, entourée de valeurs positives, une véritable cassure – une blessure de conscience. Que de bons pères de famille puissent être en même temps des bourreaux sans états d’âme était – et est toujours – un défi à la raison.

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Le XXIe siècle a hélas son lot de guerres lui aussi. Certains de vos livres sont très ancrés dans le contemporain, comme Brèves de solitude, qui évoque le confinement de 2020. Pourtant, sur le sujet des guerres, vous en revenez toujours à celles du XXe siècle – récemment encore en 2019 dans Le Vent reprend ses tours

Les atrocités ne cessent de se répéter – au Rwanda, en ex-Yougoslavie, en Syrie, en Ukraine encore aujourd’hui. Le « plus jamais ça » proféré à la découverte des camps sera resté lettre morte. Mais ces conflits, je les laisse aux jeunes générations qui les auront vécus à un âge particulièrement marquant. C’est d’ailleurs la réflexion que je m’étais faite au moment des attentats du 11 septembre 2001 : cet événement serait un héritage porté par les jeunes qui entraient au même moment dans leur vie d’adulte et dans le nouveau siècle. A chaque génération son choc.

Je dois aux guerres du XXe siècle de m’avoir « mise en écriture » – par révolte et par impuissance face à la répétition désespérante des guerres, des vengeances et des haines. J’ai d’ailleurs fait remonter mon premier roman, Le Livre des nuits, à la première de cette série de guerres, celle de 1870. Nuit d’ambre évoque, lui, la guerre d’Algérie – que l’on appelait encore « les événements » –, et notamment le drame du métro Charonne alors que Papon était préfet de police, et dont certains niaient encore la réalité en 1987 quand le livre est paru. Au moment des faits, le bain de sang qu’avait été cette manifestation avait échappé à beaucoup de Parisiens. 

Peut-on dire que vos œuvres témoignent d’une forme de militantisme pour lutter contre l’oubli ? 

Le travail des historiens et les témoignages sont bien évidemment la pierre angulaire de cet effort de mémoire, et que ferions-nous, nous autres romanciers, sans les recherches des historiens sur lesquelles nous appuyer.

Mais – cela a été souvent dit, notamment par Jorge Semprùn dans son livre remarquable qu’est L’Écriture ou la vie –, le pouvoir de la fiction comme du témoignage, à la différence des faits froidement établis, est d’émouvoir et de parler à l’imagination. C’est vrai aussi bien de la littérature que de toutes les formes d’art, que ce soit la musique – je pense à Chostakovitch si inspiré parce que si tourmenté par tous ces drames –, la danse, la peinture… Guernica dit la terreur comme ne le fera aucun livre d’histoire sur la guerre d’Espagne.

L’approche artistique et l’approche historique se complètent, ou plutôt elles offrent une tonalité différente : c’est cette pluralité qui est essentielle.

Comment tissez-vous des récits qui mêlent faits historiques et fiction ?

Les idées naissent souvent de rencontres fortuites, d’histoires racontées par les uns ou les autres, touchant une connaissance ou un membre de leur famille, de propos d’historiens entendus à la radio… Une première idée me pousse à me documenter ici et là pour avoir un minimum de fond historique et éviter de grossières erreurs.

Pour en savoir plus sur le génocide tzigane que je voulais évoquer dans Le Vent reprend ses tours – dont on parle beaucoup moins que du génocide juif –, j’ai dû faire des recherches longues et laborieuses : les sources sont peu nombreuses sur l’histoire de ce peuple de tradition orale et d’une grande pudeur, qui a laissé bien peu de témoignages écrits. Et il m’a fallu attendre parfois six mois pour recevoir les quelques travaux universitaires réalisés sur le sujet sur la base de témoignages oraux de rescapés ! Pour certaines scènes du même roman qui se déroulent dans une prison d’Europe de l’Est, je me suis inspirée du Livre de la félicité de Nicolae Steinhardt, juif roumain converti au christianisme et devenu moine, détenu politique sous la dictature communiste et qui a subi, en prison, tortures et humiliations en tous genres – le système du goulag n’a rien eu à envier à la Shoah.

Au-delà de ces recherches, je me donne toute liberté pour inventer des personnages qui sont tissés de toute une myriade de personnes croisées ici ou là. 

Plusieurs personnages de Magnus – roman récompensé par le Prix Goncourt des lycéens en 2005 – sont présentés dans le roman sous forme de notices biographiques de type presque encyclopédique et qui donnent à penser que les personnages ont réellement existé… Est-ce de votre part une volonté de créer un certain effet de « réel » ?

Je n’aime pas tellement cette notion d’effet de réel. Je parlerais plutôt de la nécessité d’une forme de vraisemblance – qui n’empêche d’ailleurs pas le recours au fantastique, qui est très présent dans mes premiers livres. L’essentiel est surtout que le récit fonctionne.

Dans Magnus, un seul personnage a bel et bien existé : c’est Dietrich Bonhoeffer, théologien allemand mort à 39 ans, trop peu connu. Je ne l’ai pas mis en scène dans le roman : il apparaît simplement parce qu’il m’a inspiré le personnage de Lothar, dont j’ai fait son disciple ; je retrace sa vie sur fond de montée du nazisme dans un de ces fragments qui compose le roman, intitulé « Ephéméride » – peut-être en référence à sa courte vie dont les feuilles ont été arrachées brutalement. Les autres personnages sont tous inventés, même Clemens Dunkeltal, dont le profil de médecin nazi pratiquant des expérimentations dans les camps et fuyant en Amérique latine s’inspire de cas bien réels.

Mon intention n’était cependant pas de brouiller les pistes entre Histoire et fiction. Sans doute aurais-je dû lever l’ambiguïté et signaler au lecteur d’une manière ou d’une autre que Dietrich Bonhoeffer était un personnage historique. Ne serait-ce que pour susciter sa curiosité et l’inciter à aller chercher plus d’informations. La réalité dépasse toujours la fiction.

Si l’Histoire apparaît principalement dans vos œuvres de fiction, vous avez cependant fait exception avec deux biographies, Bohuslav Reynek à Petrkov (1998) et Etty Hillsum (1999). Qu’est-ce qui vous y a poussée ?

Ces deux livres ont été une occasion formidable de mettre en lumière des personnes remarquables qui étaient restées jusque-là dans l’ombre. J’avais découvert Reynek – poète, graveur et traducteur tchécoslovaque majeur, marié à la poète française Suzanne Renaud – quand je vivais à Prague : un ami du milieu des dissidents dans lequel je gravitais et où circulaient un certain nombre de samizdats venait de recevoir les œuvres complètes de Reynek parues en tchèque au Canada. Malgré ma pauvre maîtrise de la langue, j’avais décelé dans ses poèmes l’influence du poète allemand Georg Trakl, ce qui m’avait conduit à m’intéresser à ce personnage intrigant.

Lui et sa femme ont eu un destin tragique – des persécutions nazies aux persécutions communistes marquant une vie entière de pauvreté et de mise au ban de la société. Quand les éditions Christian Pirot m’ont proposé d’écrire dans la collection « Maison d’écrivains », j’ai choisi la maison de Reynek à Petrkov et suis partie à la rencontre de leurs deux fils.

Quant à Etty Hillsum, c’est à la pensée – plus qu’à sa biographie complète – de cette mystique juive morte en déportation et qui suscitait, quarante ans plus tard en Europe, notamment en Italie ou en France, d’immenses résonances chez les chrétiens, que j’ai voulu m’intéresser pour mieux la rapprocher de celles d’autres femmes juives parmi ses contemporaines : Simone Weil, Anne Frank, Hannah Arendt. 

L’Histoire que vous évoquez, les personnages principaux de vos romans sont empreints d’une grande noirceur. Reste-t-il une lueur d’espoir ?

Le bien ne fait pas de bruit et il n’est guère matière à roman… Et l’histoire humaine ne repose-t-elle pas sur ce mystère du mal cohabitant avec le mystère du bien – et dont on voit la répétition constante à travers ces guerres désespérantes ?

Il y a bien quelques personnages lumineux dans mes romans, quelques trouées de lumière dans les ténèbres. Jamais le personnage principal, mais parfois des personnages de second plan, comme celui du curé du Livre des nuits, qui m’a d’ailleurs été inspiré par le Journal d’un curé de campagne de Bernanos, où l’on trouve de rares personnages à la candeur absolue – une candeur insupportable pour ceux qui ont fait le choix de la violence.

Cette ombre prédominante, c’est aussi le clair-obscur des tableaux de Rembrandt, ou encore le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean : « La lumière était dans le monde, et le monde était venu par elle à l'existence, mais le monde ne l'a pas reconnue. »

Romancière, essayiste et dramaturge, Sylvie Germain est l’auteure d’une quarantaine d’ouvrages, depuis son premier roman, Le Livre des nuits (Gallimard, 1985) jusqu’à La Puissance des ombres, publié aux éditions Albin Michel en 2022.