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Écho de presse

Avec le vieux Verlaine, clochard glorieux de Saint-Michel

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le par - modifié le 08/02/2019
Paul Verlaine au café François Ier, photographie de Dornac dans la série « Nos contemporains chez eux », 1892 - source : Domaine Public
Paul Verlaine au café François Ier, photographie de Dornac dans la série « Nos contemporains chez eux », 1892 - source : Domaine Public

Malade et miné par l'alcool, l'auteur sulfureux des Poèmes saturniens vit ses dernières années dans la déchéance. Peu avant sa mort en 1896, la presse le célèbra pourtant comme le « Prince des poètes » français.

Le 24 mars 1888, L'Univers illustré part à la rencontre de Paul Verlaine. Pour le grand public, ce nom ne signifie pas grand-chose, mais les lecteurs informés savent que Verlaine a publié plusieurs recueils de grande valeur, les Poèmes saturniens en 1866, Romances sans paroles en 1874 ou encore Sagesse en 1880.

 

Certains se souviennent aussi de sa liaison scandaleuse, quinze ans plus tôt, avec le jeune Arthur Rimbaud, un poète surdoué qui a depuis totalement disparu de la scène littéraire française – d'aucuns affirment qu'il a abandonné la poésie et vit désormais en Afrique. On murmure également que c'est lui qui fut cause de la longue déchéance de Verlaine.

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Car ce dernier, en 1888, a piètre allure. Alcoolique, malade, il vit à la façon d'un vagabond, alternant beuveries dans les cafés du boulevard Saint-Michel et longs séjours dans les hôpitaux. C'est d'ailleurs à l'hôpital Broussais, dans le 14e arrondissement de Paris, que « Gérôme », de L'Univers illustréle rencontre.

« Il entre, si je compte bien, dans sa quarante-cinquième année, et il étonne par l'étrangeté de sa physionomie. Un crâne nu, luisant, une nuque d'où pendent de longues et pâles mèches jaunes, un front bossu, des yeux caves, perçants, relevés à la chinoise ; pas de nez, seulement deux narines en forme de virgule, une lèvre saillante d'où pend comme de la filasse, quelque chose enfin comme un Tartare macabre [...].

 

Ce maître auguste des décadents a, comme je vous l'ai dit, un lit à l'hôpital Broussais. Il s'y trouve très bien.

 

“C'est si moderne !” dit-il [...]. “Même si j'étais riche, dit M. Paul Verlaine, je me ferais soigner ici.” Le mal qui le retient dans le lit n° 22 de l'hôpital Broussais, c'est une tumeur du genou. Que fera M. Verlaine quand il en sera guéri ? Où ira-t-il ?

 

“Je ne sais pas, disait-il hier, je ne sais pas encore quelle fin je choisirai. J'ai un très grand désir de me faire chartreux. Autrefois, déjà, j'ai voulu m'enrôler dans un ordre... oh ! pas dans un ordre de prédicateurs ! Et j'ai fait une station à la Chartreuse de Montreuil-sur-Mer. Puis j'y ai renoncé, mais peut-être que ce projet bientôt me tentera de nouveau.” »

Verlaine a en effet épousé le catholicisme après les deux années qu'il a passées en prison, en Belgique, de 1873 à 1875 : il y avait été condamné pour avoir tiré au revolver sur Rimbaud et, fait aggravant, s'être livré à la « pédérastie ».

Depuis sa sortie, Verlaine a continué de publier, gagnant peu à peu l'estime d'un nombre croissant de lecteurs qui voient en lui le père de la poésie « décadente ». Il a ses inconditionnels, parfois inattendus : Jean Teulé raconte dans Ô Verlaine ! que le préfet de police Lépine, grand admirateur de Verlaine, avait interdit aux policiers du Quartier Latin de l'arrêter, quels que soient ses débordements.

 

Au tournant des années 1890, la notoriété de Verlaine va quitter les cercles des initiés pour ne cesser de grandir, jusqu'à se transformer en gloire.

 

En février 1890, il reçoit l'hommage d'un lecteur prestigieux : Anatole France, considéré alors comme l'un des plus grands écrivains de la Troisième République. Dans un article publié par Le Temps, France décrit le « vieux vagabond, fatigué d'avoir erré trente ans sur tous les chemins », « Socrate sans philosophie et sans la possession de soi-même » dont il raconte la vie, non sans évoquer à demi-mot son homosexualité :

« Tout à coup Paul Verlaine disparut [...]. Que s’était-il passé pendant ces quinze années ? Je ne sais. Et que sait-on ? L’histoire véritable de François Villon est mal connue. Et Verlaine ressemble beaucoup à Villon ; ce sont deux mauvais garçons à qui il fut donné de dire les plus douces choses du monde.

 

Pour ces quinze années, il faut s’en tenir à la légende qui dit que notre poète fut un grand pécheur et, pour parler comme le bien regretté Jules Tellier, un “de ceux que le rêve a conduits à la folie sensuelle”. C’est la légende qui parle. Elle dit encore que le mauvais garçon fut puni de ses fautes et qu’il les expia cruellement. »

Pour Anatole France, le « poète à l'hôpital » est donc un grand poète maudit. L'expression est d'ailleurs de Verlaine, elle donne titre à un ouvrage dans lequel il célèbre les figures de Rimbaud, de Tristan Corbière et de Mallarmé. Mais elle s'applique aussi bien à lui-même.

 

Car Verlaine a beau commencer à être célèbre, il est toujours sulfureux. Dans l'article du Figaro que lui consacre Léopold Lacour en 1891 (l'année de la mort de Rimbaud), on trouve la même admiration mêlée de réprobation morale que chez Anatole France :

« Il a quarante-six ans ; et c'est encore, et quand ne sera-ce plus un réfractaire ? […]

 

Il est demeuré un réfractaire par la force des choses et par la tyrannie d'habitudes mauvaises devenues invincibles ; mais ôtez deux ou trois circonstances de sa vie, ôtez-en Rimbaud, cet « ange en exil », mais par trop en exil, qui eut sur l'esprit, sur le cœur et les sens du malheureux un si funeste empire, si corrupteur, et comme diabolique en vérité ; il est probable, du moins il est permis de supposer que Verlaine eût vécu autrement heureux, sans souillures, même bourgeoisement.

 

Mais nous n'aurions ni Sagesse, ni Amour, ni telles parties, où il s'est confessé encore, de Parallèlement, ni ce Bonheur, paru voilà deux mois à peine, et qui (c'en est le défaut) chante un peu les mêmes airs, affaiblis, qui font l'originale, l'unique beauté, inquiétante ou ravissante (divinement chrétienne alors), et toujours ingénue, de Sagesse et d'Amour ! »

En 1892, Les Annales politiques et littéraires publient un texte de lui, « Mes hôpitaux », extrait d'un ouvrage dans lequel Verlaine raconte ses séjours répétés à Broussais, Saint-Louis, Tenon, Labrousse ou Saint-Antoine :

« La santé, sinon la fortune – en admettant que l'une et l'autre ne soient pas une seule et même chose – semblait enfin me sourire un peu [...]. Bref, j'avais toutes raisons d'espérer être rentré dans la vie vivant et pour de bon.

 

Patatras ! Ne voilà-t-il pas que soudain, par quelque jour d'un mois de cet an de grâce, ma tête s'alourdit, ma vue, déjà plus que médiocre, devient mauvaise tout à fait, mes jambes, non plus ma jambe, me refusant presque absolument leur service […].

 

O, mais, vite, plus vite que ça, monsieur du Poète, vers tel hôpital où nous avons de bons tuyaux. Mieux vaut ça que de mourir dans un chez soi mal commode […] et ça vaut mieux que d'aller au café comme certain contemporain chez-eux de ma connaissance, dormant devant une absinthe en tel café de la rive gauche. »

« Paul Verlaine », estampe d'Anders Zorn, 1895 - source : Gallica-BnF
« Paul Verlaine », estampe d'Anders Zorn, 1895 - source : Gallica-BnF

En ces années-là, Verlaine séduit les étudiants : on vient voir, questionner, écouter chez lui ou dans les cafés l'auteur de Mon rêve familier ou de la célèbre Chanson d'automne.

 

Signe de l'attrait de plus en plus fort qu'il exerce sur les jeunes générations : en 1894, Les Annales politiques et littéraires notent que Verlaine a été élu « poète de la jeunesse française » par 200 hommes de lettres « âgés de dix-huit à vingt-cinq ans » réunis au café le Procope. L'occasion pour le rédacteur Adolphe Brisson de dresser un long portrait du « vieux faune » :

« Le poète est célèbre. Lorsqu'il entre dans une brasserie du boulevard Saint-Michel, les consommateurs se poussent du coude et contemplent avec une curiosité nuancée d'admiration, ce crâne chauve, ce front bosselé comme un antique chaudron, cette face camuse, ce nez socratique.

 

Un murmure s'élève : C'EST LUI. Et les femmes, le regardant à travers sa renommée, sont presque tentées de le trouver beau [...]. 

 

Ce sauvage est, croyez-le bien, sauvage par nécessité. Il serait heureux de ne pas mourir à l'hôpital. Il y mourra cependant, et pour sa plus grande gloire, afin que la postérité puisse dire que notre société ingrate et capitaliste n'a pas su affranchir de la misère le “poète de la jeunesse française”. »

La prédiction s’avérera juste : atteint simultanément de diabète, d'altération sanguine, d'un souffle au cœur, d'une cirrhose du foie et de la syphilis, Verlaine s'éteindra un an plus tard, le 8 janvier 1896, des suites d'une pneumonie.

 

Dans les jours qui suivent, l'ensemble de la presse lui rend hommage. « Une des plus étranges figures du monde littéraire », écrit Le Petit Parisien. « Le premier poète du dix-neuvième siècle, l'âme la plus sonore qui ait jamais fait chanter le verbe de la France », ajoute le quotidien nationaliste La Cocarde.

 

Le Matin rend visite au corps, rue Descartes, dans l'appartement occupé par le poète :

« Les jeunes l'aimaient beaucoup et le lui prouvaient en venant de temps à autre écouter sa causerie toujours joyeuse. Dès que la nouvelle de la mort se fut répandue au quartier Saint-Michel, quelques-uns montèrent jusqu'à la chambre funèbre et nous les avons retrouvés, hier dans la nuit, regardant, attristés et pieux, le poète dormir son dernier sommeil.

 

Ceux de nous qui ont rencontré, quelque jour, dans la rue, Verlaine sortant de l'hôpital ou y rentrant, barbe hirsute et mine blême, sale et quasi loqueteux, auraient quelque surprise à voir aujourd'hui ce mort propret. Nous ne croyons pas manquer au respect que l'on doit aux choses de la mort en affirmant que Verlaine n'eut jamais si bonne mine.

 

La face pleine, bien portant, ne rappelant aucunement les misères passées, est encadrée par la barbe, de taille régulière et soignée. Les rides se sont effacées du front superbe […]. »

Constamment réédité depuis sa mort, Verlaine est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands poètes français du XIXe siècle. Il est inhumé au cimetière des Batignolles, à Paris.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Paul Verlaine, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de La Pléiade, 1938, édition complétée en 1962

 

Jean Teulé, Ô Verlaine !, Julliard, 2004

 

Jean-Baptiste Baronian, Verlaine, Folio Biographies, 2008

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