Écho de presse

Un génie du Mal dans l'Allemagne de l'entre-deux guerres : le Docteur Mabuse

le 12/08/2022 par Pierre Ancery
le 04/08/2022 par Pierre Ancery - modifié le 12/08/2022
Affiche française du film de Fritz Lang, Le Testament du docteur Mabuse, 1933 - source : WikiCommons
Affiche française du film de Fritz Lang, Le Testament du docteur Mabuse, 1933 - source : WikiCommons

L’effrayant personnage du Docteur Mabuse apparaît pour la première fois en 1922 dans Docteur Mabuse le joueur. En 1933, sa suite, réalisée elle aussi par Fritz Lang, sera interdite par les nazis : ce sera le dernier film allemand du réalisateur, qui s’exilera en France puis à Hollywood.

Génie du crime et hypnotiseur aux multiples identités, le Docteur Mabuse est l’un des « méchants » les plus célèbres de l’entre-deux guerres, à l’égal d’un Fantômas ou d’un Fu Manchu. Cette figure du Mal absolu est née en 1921 sous la plume de l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques. Mais c’est un cinéaste, l’Allemand Fritz Lang, qui va faire de lui un personnage mythique.

En ce tout début des années 1920, Fritz Lang n’est encore qu’un jeune réalisateur : prometteur, il vient d’emporter l’adhésion de la critique avec Les Trois lumières (1921). Docteur Mabuse le joueur (1922), qu’il réalise d’après le roman de Norbert Jacques, sera le premier long-métrage mettant en scène le diabolique malfaiteur.

S’inscrivant dans le courant expressionniste alors en plein essor (Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene date de 1920), Fritz Lang signe avec Docteur Mabuse le joueur un récit policier, mais aussi une fresque sur l’Allemagne de Weimar, durement touchée par le chômage et l’inflation. A la tête d’un réseau de criminels, le personnage éponyme y cherche, par l’hypnose et la manipulation, à asseoir son pouvoir sur Berlin.

Grand classique du film muet, le film s’inscrit aussi dans la lignée des serials, ces récits feuilletonnants qui, des Vampires de Louis Feuillade à Fantômas d’Edward Segwick, triomphent à l’époque. Grand succès en Allemagne, le film sort en France en 1924. Il est reçu par la critique comme un film dans le genre de Caligari, d’une modernité « spécifiquement allemande ». L’Avenir écrit :  

« C'est une des plus parfaites expressions de la technique allemande. On retrouve dans ce Docteur Mabuse, frère spirituel du Docteur Caligari, toute la morbidité et toute l’étrangeté qui donnèrent au film de Robert Wiene la valeur que l’on sait.

Nous sommes, là encore, en pleine folie quaccusent des déformations de décors et des scènes violemment dramatiques. »

Pour La Presse aussi, le film est un accomplissement du cinéma d’outre-Rhin :

« Sous des allures de film policier, cette œuvre est très représentative de la mentalité moderne germanique. La vérité est toujours serrée de très près par une interprétation émouvante. La photographie est expressive et parfaite, les décors, les types donnent une impression de volonté et de puissance artistiques.

D'ailleurs, Fritz Lang, le réalisateur de cette œuvre est maintenant classé parmi les plus grands metteurs en scène du monde. Ce n'est que justice. »

C’est dans un contexte complètement différent que sort la suite, onze ans après. Toujours signé Fritz Lang, Le Testament du Docteur Mabuse (1933) est cette fois un film parlant. Et son auteur un des noms les plus prestigieux du cinéma européen, avec à son actif plusieurs réalisations qui ont marqué leur époque, en particulier le monumental Metropolis (1927) et le chef-d’œuvre du suspense M le Maudit (1931).

Dans Le Testament du Docteur Mabuse, le fameux criminel (joué par Rudolf Klein-Rogge) est cette fois interné dans un asile psychiatrique. Depuis sa chambre, il continue d’échafauder des plans à la logique implacable. Dehors, des malfaiteurs obéissant à des ordres mystérieux - ceux de Mabuse ? - sèment la panique...

Lorsqu’il sort en France en 1933, le film est salué par la plupart des critiques, qui soulignent avant tout la virtuosité de la mise en scène. Comoedia, par exemple, s’enthousiasme :

« Le Testament du docteur Mabuse, lui, est un film de Fritz Lang : c'est dire , immédiatement, sa technique, si spéciale et si attirante, ses éclairages, tragiques et hallucinants, son action, dont Thea von Harbou, la femme du metteur en scène, développa, en un scénario parfois compliqué, les péripéties mouvementées, en un mot sa forte originalité et sa puissance dramatique.

Un film de Fritz Lang est toujours, lui aussi, spécifiquement allemand, chargé d'un sens social profond et empreint des idées les plus modernes. Avec Le Testament du docteur Mabuse, Fritz Lang atteint à des sommets dramatiques et à une technique cinématographique rarement vus au cinéma. »

Affiche suédoise du Testament du Docteur Mabuse, 1933 - source : WikiCommons
Affiche suédoise du Testament du Docteur Mabuse, 1933 - source : WikiCommons

La Dépêche de Toulouse ajoute :

« Fritz Lang n'est qu'un cinéaste, mais il est le cinéaste. Aucune prise de vue extravagante, aucun défi. Pas d'inutile témérité. Un style. Avec lui, l'on ne s'aperçoit jamais de la difficulté surmontée, de l'effort accompli : tout semble naturel.

Il ne dit pas : Regardez comme c'est beau ! Il regarde, et vous voyez. »

D’autres journaux sont plus sévères, pointant notamment les faiblesses du scénario, jugé alambiqué. C’est le cas du Journal :

« Il est certain que le metteur en scène a déployé d'admirables qualités. Il n'a eu qu'un tort : c'est de se contenter d'un faible scénario.

Ici, apparaît une erreur que commettent trop de cinéastes. Ils méprisent la collaboration littéraire, et pensent que l'image peut se suffire, quel quen soit le prétexte. Or, on ne compose pas un film seulement à l'aide d'étonnants photographes et d'excellents acteurs. »

Le journal ultra-nationaliste L’Action française, quant à lui, ne mâche pas ses mots sur la participation de Thea von Harbou :

« On a rarement employé dans le cinéma, où l'on n'est pourtant pas difficile, personne plus sotte et encombrante [...].

Entre les mains de Mme von Arbou, cette histoire déjà fumeuse est devenue indéchiffrable [...]. Les qualités de mise en scène ont l'inutilité d'une belle typographie pour un texte absurde, d'un luxe de projecteurs et de décors autour d'une pièce mort-née. »

Sorti avec force publicité en France, le film sera cependant victime, en Allemagne, d’une interdiction, comme l’indique L’Intransigeant le 19 mai :

« Le film de Fritz Lang, Le Testament du Docteur Mabuse, qui vient d’être présenté à Paris, a été interdit en Allemagne par ordre du ministère de l’Intérieur, les services de contrôle (Filmprüfstelle) l’ayant trouvé dangereux "en raison de son caractère cruel et dépravé". »

Depuis janvier 1933, Hitler est en effet chancelier et le pays sombre dans la dictature. Le Testament du Docteur Mabuse, s’il ne fait aucune référence explicite à la situation, peut d’ailleurs, avec le recul, apparaître comme un commentaire sur la montée du nazisme. Mais était-ce là réellement l’intention de Fritz Lang en tournant ce film, ainsi qu’il l’affirmera plus tard (il parlera d’une « allégorie pour montrer les procédés terroristes d’Hitler ») ?

Comme le film de 1922, Le Testament du docteur Mabuse est pourtant basé sur un scénario de Thea von Harbou, l’épouse du réalisateur, déjà autrice de Metropolis et de M le Maudit. Or celle-ci, à l’époque, a de fortes sympathies pour l’idéologie nazie (elle adhérera au NSDAP en 1940). Des penchants qui seront d’ailleurs l’une des causes du divorce de Lang avec la scénariste.

Fritz Lang et Thea von Harbou, photographie de Waldemar Titzenthaler, circa 1924 - source : WikiCommons
Fritz Lang et Thea von Harbou, photographie de Waldemar Titzenthaler, circa 1924 - source : WikiCommons

Après l’interdiction du film, Fritz Lang va quitter l’Allemagne et s’installer un temps en France, où il tournera Liliom. Interviewé en avril 1934 par L’Intransigeant, il s’explique sur sa conception du cinéma :

« Le fantastique, la féerie sont des domaines propres à l’écran. Le public n’a pas tant besoin de logique ou de vraisemblance que d’émotion. On peut lentraîner aussi loin qu’on veut si on sait l’attacher d’abord au sort des personnages de l’histoire.

Le public ne juge pas. Il ressent. Et il sent toujours juste. Faites que son cœur soit ému et vous faites sa conquête. L’essentiel est de ne pas heurter sa raison, de la conduire doucement, avec amour, dans les pays imaginaires. »

Fritz Lang s’exilera ensuite à Hollywood, où il poursuivra une carrière prolifique, comme de nombreux autres réalisateurs allemands ou autrichiens (Josef von Sternberg, Erich von Stroheim, Ernst Lubitsch...).

Mais après-guerre, il redonnera vie à son légendaire personnage en signant en 1960 Le Diabolique Docteur Mabuse, son tout dernier film. Dépourvu de pouvoirs psychiques, le criminel utilise cette fois la technologie - et en particulier les écrans - pour mettre en œuvre ses plans machiavéliques. Avec ce film, l’un de ses plus beaux, Lang signe une ultime variation sur le Mal et ses ramifications, doublée d’une critique de l’Allemagne post-nazie en pleine reconstruction.

Par la suite, d’autres cinéastes reprendront le flambeau, Jesús Franco avec La Vengeance de Docteur Mabuse en 1970 ou encore Claude Chabrol avec le méconnu Docteur M en 1990. Sans jamais, toutefois, atteindre les sommets des trois films de Fritz Lang.

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Pour en savoir plus :

Noël Simsolo, Fritz Lang, Edilig, 1982

Aurélien Ferenczi, Fritz Lang, Le Monde-Cahiers du cinéma, 2007

Michel Ciment, Fritz Lang, le meurtre et la loi, Découvertes Gallimard, 2003