Un panorama des révoltes d’esclaves sous le régime colonial | Retronews - Le site de presse de la BnF
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Un panorama des révoltes d’esclaves sous le régime colonial

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Esclaves conduits par des marchands, estampe, Jean-Michel Moreau, circa 1780 - source : Gallica-Bibliothèque numérique de Lyon

Contrairement à la pensée populaire, les actes de rébellion des esclaves vis-à-vis de leurs oppresseurs européens n’ont jamais cessé jusqu’aux abolitions. En Haïti, au Brésil et dans toutes les Antilles, elles étaient même chose courante.

Marcel Dorigny est historien et spécialiste des études sur les mouvements antiesclavagistes et abolitionnistes. Il enseigne à Paris 8.

Dans son nouvel ouvrage paru aux Presses Universitaires de France (PUF), Les Abolitions de l’esclavage, il explore les différentes visages qu’ont pris les fins de l’esclavage selon les pays et colonies.

Avec son aimable autorisation, nous publions sur RetroNews le premier chapitre de ce brillant essai, consacré à la nature des nombreuses révoltes d’esclaves noirs ayant pris place aux Antilles et en Amérique du Sud.

Il est incontestable que la naissance puis l’essor des mouvements antiesclavagistes et abolitionnistes ont été le reflet du mouvement général des idées dans les sociétés des pays les plus « avancés » de l’Europe de l’Ouest au cours du XVIIIsiècle, où les idéaux de tolérance et d’affirmation des droits naturels de l’homme reposant sur la liberté et l’égalité en droit ont été un puissant moteur du processus qui a conduit à la condamnation de l’esclavage ; de même, la naissance de nouvelles théories de l’économie politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle a contribué à rendre l’esclavage de moins en moins indispensable au développement de l’économie nouvelle. Elle a même pu être un frein.

Pourtant, on ne saurait oublier que les colonies à esclaves ont été, durant toute la période, des sociétés hautement conflictuelles : les esclaves n’ont jamais accepté leur sort et ont multiplié les formes de rejet ; c’est ce qu’on appelle aujourd’hui les « résistances à l’esclavage ». Au cours du débat parlementaire sur les « lois Mackau », en avril 1845, alors que les tenants du maintien de l’esclavage dans les colonies osaient affirmer que les esclaves étaient « heureux » et que leur situation était meilleure que celle des prolétaires des mines ou des usines, l’un des dirigeants de la Société française pour l’abolition de l’esclavage (fondée en 1834), Agénor de Gasparin, répliqua vivement :

« Et voyez ces créatures heureuses ! On les vend au marché. Dans la Guadeloupe seule, en quinze ans, plus du tiers de la population esclave a été vendu, 38 000 esclaves sur 90 000. Les esclaves sont heureux !

Et ils s’enfuient, ils s’enfuient de tous côtés. Vous êtes obligés de doubler les garnisons ; en cinq ans, elles ont été portées de 5 000 hommes à 9 000. Vous doublez les garnisons, et les soldats français périssent par centaines et par milliers pour empêcher les évasions des Noirs, pour garder les portes de leur prison. Ils sont heureux ! Et vous êtes obligés d’écrire dans votre loi qu’il leur est interdit d’avoir des bateaux. Vous craignez donc qu’ils n’échappent à ce bonheur dont on nous parle tant ! »

Là était tout l’enjeu : pour conserver l’esclavage, il était indispensable d’entretenir une force de répression toujours plus forte, et plus coûteuse, car à mesure que la population servile augmentait, les formes du refus se multipliaient. Le récent précédent de Saint-Domingue était un rappel constant du danger permanent d’une concentration toujours croissante de « non-libres ». C’était la conclusion que Victor Schœlcher avait tirée de son long séjour dans les colonies esclavagistes au début des années 1840 : pour éviter un soulèvement général incontrôlable, l’abolition immédiate de l’esclavage serait la seule solution. […]

Les refus de l’esclavage ont ainsi été une donnée constante des sociétés coloniales : le premier navire qui apporta des esclaves africains à Saint-Domingue (alors Hispaniola) y est arrivé en 1503, soit onze ans seulement après le premier débarquement de Christophe Colomb, et la première révolte d’esclaves connue date de 1506.

Sans entrer dans les détails de ces multiples formes de refus de l’esclavage, il importe d’en rappeler les plus courantes. Le refus du travail, ou le manque constant de zèle et d’ardeur à la tâche, a été une donnée permanente : seul le commandeur avec son fouet pouvait stimuler le travail. Cette obligation est toujours présente sur les images du travail dans les plantations, par exemple le célèbre saladier en faïence de Nevers conservé au musée du Nouveau Monde à La Rochelle, « Vive le beau travail des îles d’Amériques ! », où l’on voit un groupe de femmes, pioche en mains, ainsi qu’un commandeur et son fouet au bout du rang... Ce travail sous la contrainte permanente a été à l’origine d’une des critiques des économistes libéraux, qui y voyaient une preuve de l’archaïsme du travail servile, incompatible avec la division du travail et la mécanisation en cours au XIXe siècle.

Une autre constante a été le recours aux empoisonnements des bestiaux des maîtres ou des maîtres eux-mêmes : la totalité des tâches domestiques étant assurée par des esclaves, dits « de maison », la vengeance ou le refus de sa condition pouvaient se traduire par l’utilisation de plantes diverses donnant la mort ; ce recours aux poisons a été une crainte permanente des maîtres et de leurs familles, devenant une véritable psychose à certaines périodes de tension plus grande sur les plantations, parfois purement imaginaire et se traduisant par des châtiments extrêmes sur des esclaves suspectés d’avoir mis du poison dans les aliments ou dans l’eau du puits. Réelle ou purement fantasmée, la peur obsessionnelle de l’empoisonnement, fondée en partie sur l’idée que les Noirs connaissaient les pouvoirs des plantes et pratiquaient la magie, est révélatrice de la tension permanente qui régnait sur les plantations. Sur ce point, la littérature est un miroir qu’il ne faut pas perdre de vue.

L’assassinat du maître ou de ses fidèles collaborateurs ne doit pas être omis. Si cette forme de vengeance individuelle n’était certes pas une remise en cause explicite et consciente de l’esclavage, elle n’en était pas moins le résultat d’une oppression devenue insupportable ; ici, il faut citer la fameuse phrase de Diderot :

« Celui qui justifie un tel système mérite du philosophe un profond mépris et du Nègre un coup de poignard. »

Une autre forme de rejet de l’esclavage a été de la part des femmes le refus de l’enfantement. En vertu des normes juridiques, le Code noir français par exemple, le statut juridique de l’enfant était celui de la mère, sans tenir compte de celui du père : si le père était libre, voire le maître de la femme, l’enfant n’en était pas moins esclave dès sa naissance. Cette règle intangible du monde de la société esclavagiste amenait un grand nombre de femmes à refuser de donner naissance à des esclaves : avortements par diverses méthodes et infanticides ont été très fréquents ; les sources judiciaires en témoignent, car la femme coupable de ces pratiques interdites par la loi et par l’Église était le plus souvent condamnée à mort.

Le suicide au cours de la traversée a été l’une des formes de refus de l’esclavage particulièrement redoutée des capitaines négriers : l’esclave qui se jetait à la mer à l’occasion des remontées quotidiennes sur le pont était à la fois une perte financière et un terrible exemple pour les autres captifs. C’était un moment redouté par l’ensemble de l’équipage.

Un autre aspect du refus de l’esclavage à bord des navires négriers au cours de l’épouvantable traversée – le « passage du milieu », selon la formule aujourd’hui répandue – a été les nombreuses révoltes. Ces révoltes sur les navires n’avaient que peu de chances de libérer les captifs, pour la plupart totalement étrangers aux techniques de la navigation en haute mer. Pourtant, elles témoignent du désespoir de ceux qui avaient été vendus et transportés vers l’inconnu. C’étaient en quelque sorte des résistances avant l’entrée en esclavage...

La fuite hors des plantations, ou « marronnage », a été l’un des thèmes récurrents du monde colonial : règlements, législations répressives, utilisation de milices locales, exécutions spectaculaires des « grands coupables », correspondances entre colons, textes littéraires abondent en récits de ces fuites d’esclaves qui menaçaient les plantations par des incursions nocturnes et étaient autant de pertes pour les propriétaires. Les nombreuses annonces publiées dans les journaux des colonies nous renseignent souvent avec beaucoup de détails sur ces fuites d’esclaves ; le dépouillement de ces milliers d’avis de recherche de fugitifs a déjà apporté une meilleure connaissance de cette pratique endémique, mais il reste à compléter.

Esclave moresse, estampe, circa 1830 - source : Gallica-BnF

La fuite pouvait être brève, allant de quelques jours à un ou deux mois ; mais la forme la plus menaçante pour le monde colonial était ce que les sources ont appelé le « grand marronnage », même si cette classification peut être contestée aujourd’hui. Les fugitifs se réfugiaient dans des zones d’accès difficile pour les forces de répression, même lorsqu’elles avaient recours à ces « chiens chasseurs d’esclaves » tant redoutés pour leur férocité. Les hautes montagnes, les marais, les mornes ont été les zones de refuge les plus fréquentées. En Jamaïque, les montagnes Bleues, au centre de l’île, ont été transformées par les fugitifs en véritables « camps retranchés » que les troupes anglaises n’ont jamais pu reconquérir pendant plus d’un siècle. Elles sont aujourd’hui érigées en lieux de mémoire exceptionnels du marronnage. Une « république de marrons » a même été fondée à partir de 1730 : la guerre que les Anglais ont menée contre ces marrons a échoué, et en 1739, un traité entre le gouverneur Trelawnay et le chef des insurgés Cudjo entérinait l’autonomie de cette véritable enclave au sein de la colonie ; mais l’une des clauses de l’accord imposait aux marrons de livrer aux Anglais les nouveaux arrivants... Au Surinam hollandais, il en fut de même : l’immensité de la forêt équatoriale rendait impossible la lutte contre les fugitifs et des compromis furent passés, laissant une large autonomie aux marrons ; en Guyane française, le même phénomène s’est produit et, aujourd’hui encore, leurs descendants occupent le même espace.

À Saint-Domingue, au milieu du XVIIIe siècle, ce grand marronnage a été mené par Makandal, dans le nord de l’île, qui sema la terreur sur les plantations et à qui la tradition attribuait des pouvoirs magiques d’origines africaines.

Ce fut surtout au Brésil que le phénomène prit son ampleur maximale : les fugitifs se réfugiaient au cœur de la forêt équatoriale, hors de portée des troupes portugaises. Là, de vastes zones passaient sous leur contrôle, devenant des quasi-États autonomes, les quilombos, aujourd’hui socles de la mémoire de l’esclavage et des luttes pour son abolition au Brésil.

Les formes extrêmes de la résistance à l’esclavage ont bien sûr été les révoltes et les insurrections, dont une cartographie laisse peu d’espaces vides : de plantation en plantation et d’île en île, il y eut bien peu de périodes calmes dans l’univers de l’esclavage colonial. L’historien et homme politique martiniquais Édouard Delépine a parfaitement résumé cet état de fait, trop longtemps minimisé ou négligé par les recherches historiques des années 1960 à 1990 :

« Les planteurs antillais ont rarement dormi sur leurs deux oreilles. [...] L’histoire de l’esclavage avait été ponctuée d’actes de rébellion et de révoltes plus ou moins violentes, notamment depuis la révolution haïtienne. »

Malgré leur fréquence et leur intensité, toutes ces insurrections ont été vaincues, réprimées, et leurs instigateurs et acteurs impitoyablement massacrés ou jugés de façon expéditive. Makandal à Saint-Domingue ou Nat Turner en Virginie, de même Boukman à Saint- Domingue, en 1791, sont restés dans les mémoires comme des figures mythiques, incarnations du héros libérateur, mais finalement vaincu.

Enfin, ce que l’on appelle aujourd’hui les « résistances culturelles » reflète en profondeur le refus des populations déportées par la traite, mais aussi les générations suivantes, d’adopter pleinement les valeurs imposées par l’ordre colonial. Dès son arrivée sur les plantations, l’esclave devait changer d’identité. Baptisé, il devait rompre avec sa religion. Doté d’un nouveau nom, il devait oublier le sien, ainsi que sa langue ; enfin, musiques et danses d’Afrique lui étaient interdites, étant considérées comme superstitions, voire prétextes à com- plots. L’esclave était déculturé, dépouillé de sa vie intérieure, contraint de se plier aux nouvelles normes imposées par celui qui avait acheté sa force de travail et la totalité de sa personne. En réalité, cette acculturation imposée n’a jamais été totale : sous de multiples formes, les cultures africaines ont survécu et se sont transformées en intégrant des éléments chrétiens, voire musulmans ; les musiques et les danses se sont perpétuées, souvent clandestinement, de même que les pratiques médicinales à base de plantes. La formation des langues créoles elles-mêmes a été l’une des traductions du refus d’assimiler l’identité des maîtres, et un moyen de communiquer sans être compris de ces derniers. Ces formes immatérielles du refus par l’esclave de son statut de déraciné par la force ont perduré dans bon nombre de sociétés issues de l’esclavage, à Cuba, en Haïti, au Brésil, en Jamaïque.

Ce tableau est bien incomplet, mais le rappel de cette composante majeure du processus de refus de l’esclavage, ancré au plus profond des êtres humains transformés en « biens meubles », est indispensable pour prendre la mesure du long processus de destruction de l’esclavage. Le mouvement abolitionniste né dans les métropoles coloniales au cours du XVIIIe siècle ne pouvait ignorer ces multiples formes de résistances, consubstantielles à un esclavage mis en place sous la forme d’une déportation d’êtres humains arrachés à leurs sociétés et reposant exclusivement sur un critère racial : l’esclave déporté vers les colonies est toujours Africain. Cette racialisation est un phénomène unique dans la longue histoire de l’esclavage.

Aucune des insurrections d’esclaves n’a pu détruire l’esclavage, hormis celle de Saint-Domingue entre 1791 et 1803, qui d’abord imposa l’abolition puis l’indépendance ; mais il n’en demeure pas moins essentiel d’en rappeler l’importance, la durée et le rôle dans l’affirmation des identités africaines au sein des colonies des Nouveaux Mondes.

Les Abolitions de l’esclavage est publié aux Presses Universitaires de France (PUF).

Cet article fait partie de l’époque : Siècle des Lumières (1715-1789)