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Écho de presse

Albert Léo Schlageter, création d’un martyr national-socialiste

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le par - modifié le 06/02/2019
L’exécution d’Albert Leo Schlageter par l'armée française, gravure, circa 1923 - source : Library of Congress
L’exécution d’Albert Leo Schlageter par l'armée française, gravure, circa 1923 - source : Library of Congress

Exécuté pour espionnage et sabotage par les troupes d’occupation françaises dans la Ruhr en 1923, Schlageter devient dans l’entre-deux-guerres un héros pour de nombreux Allemands – et notamment, les militants nazis.

L’orateur n’est pas encore très connu de la presse française, au point que Le Journal écorche son nom. Ce mois de juin 1923, une grande manifestation « patriotique » a lieu à Munich en l’honneur d’Albert Leo Schlageter, exécuté par les troupes françaises qui occupent la Ruhr depuis six mois. Dix mille personnes sont présentes, parmi lesquelles Ludendorff, général en chef des armées allemandes pendant la Première Guerre mondiale :

« L’orateur principal, Hittler [sic], qui flétrit avec indignation ceux qui avaient livré Schlageter, dit que le peuple allemand ne méritait pas d’avoir un héros comme lui. [...]

Des souscriptions sont ouvertes partout pour élever un monument en l’honneur de Schlageter. »

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Ernst Hanfstaengl, l’un des premiers soutiens de celui qui dirige le parti nazi depuis deux ans, affirme dans ses mémoires qu’il aurait convaincu le futur dictateur de l’importance de ce Schlageter, en lui disant qu’il faudrait faire défiler son cercueil dans toute l’Allemagne, comme les Américains l’avaient fait pour Lincoln.

Dans les premières pages de son Mein Kampf, Hitler compare pour sa part Schlageter à Johannes Palm, un libraire exécuté en 1806 par les troupes napoléoniennes à Braunau am Inn, sa propre ville natale.

Ce martyr que se choisissent les nazis est un officier catholique de vingt-huit ans qui, à la fin de la guerre, a rejoint les corps francs puis l’organisation Heinz, une police secrète avec laquelle il mène des actions d’espionnage et des attaques à l’explosif pour empêcher des livraisons de charbon vers la France. Dénoncé, il est emprisonné puis condamné à mort par le conseil de guerre de Düsseldorf. « Si j’étais seul sur cette terre, je ne sais vraiment pas ce qui pourrait être plus beau que mourir pour la mère patrie », écrit-il à ses parents depuis sa cellule.

Le 26 mai 1923 à l’aube, il est fusillé dans une carrière de la ville :

« Le condamné a appris avec calme la nouvelle que son pourvoi était rejeté, écrit l’agence Havas. Il s’est confessé, a communié puis a écrit une courte lettre d’adieu à sa famille. [...]

[Il] descend de l’automobile qui vient de l’amener, coiffé d’un chapeau mou, escorté de deux prêtres et de son avocat, encadré par une escouade de chasseurs. Il se dirige d’un pas vif, qu’accélère la pente du chemin, vers le poteau d’exécution. [...] 

Puis, très vite, on [le] fait agenouiller, on lui bande les yeux. Un commandement suivi d’une brusque fusillade et l’on voit le corps immédiatement s’affaisser. Justice est faite. Il est 4 heures 10. »

Une autre mort, peu après, passe inaperçue de la presse française : celle de Walter Kadow, un homme soupçonné d’avoir dénoncé Schlageter, dont l’assassinat est fomenté par deux futurs dirigeants nazis de premier plan, Rudolf Hess et Martin Bormann.

Nos journaux, en revanche, s’indignent au cours des mois qui suivent des réactions allemandes à l’exécution : la presse dénonce « un soufflet en plein cœur » et « un acte monstrueux », un groupement baptisé la « Confrérie du Jeune Ordre teutonique » revendique « la haine de la France », un pasteur réclame la canonisation de Schlageter en le comparant à Jeanne d’Arc...

Les manifestations nationalistes du type de celle de Munich se multiplient, à l’image de celle à laquelle assiste, à Halle, l’envoyé spécial du Matin en mai 1924 :

« De larges rubans aux couleurs nationales portaient des inscriptions dans le genre de “À bas le traité de Versailles”, ou bien “Tous les Allemands d’Europe doivent être réunis dans le même État”.

J’ai aperçu aussi, à des dizaines d’exemplaires, une impressionnante lithographie représentant l’exécution de Schlageter par les troupes françaises. Cette image de la terreur française dans la Ruhr était surmontée d’une grande bande imprimée en lettres rouges “Rache ! Rache ! Rache !” (“Vengeance”). »

En mai 1925, pour le deuxième anniversaire de l’exécution, la Ligue des officiers allemands envoie à la Deutsche Zeitung une lettre ouverte se terminant par ces mots : « Malheur à la France ! Les armées allemandes fouleront de nouveau son sol ! Elle entendra bientôt notre cri de guerre : Schlageter ! Schlageter ! »

Un conflit total entre la France et l’Allemagne, cinq ans après l’armistice ? Les choses sont légèrement plus nuancées que cela.

Certains journaux allemands, tout en déplorant que les autorités d’occupation aient jugé bon de faire exécuter un de leurs citoyens, condamnent ceux qui veulent en faire un « héros national ». Dans l’Hexagone, L’Ère nouvelle, « organe de l’entente des gauches », estime qu’il « aurait été politique et humain d’éviter les exécutions capitales comme celle de Schlageter ».

Des deux côtés du Rhin, à gauche, un discours cristallise les débats, celui prononcé dès juin 1923 par Karl Radek : sous le titre « Léo Schlageter, le pèlerin du néant », le représentant de Lénine à Berlin estime, selon le résumé qu’en livre L’Humanité, que les nationalistes allemands manifestent un « amour désintéressé » de leur pays mais aussi un « misérable esprit de classe » qui les conduit à s’allier aux capitalistes, et que les communistes doivent remettre sur la bonne voie ceux qui sont avant tout des travailleurs.

Un discours qui inquiète d’autres journaux de gauche, comme le socialiste Le Populaire :

« Nous voilà très près, toujours un peu cachés par des forêts communistes de Potemkin, des revanchards allemands et de l’idée d’une guerre de libération menée par “un peuple uni” ayant fait “de la cause du peuple, la cause de la nation” et par suite “de la cause de la nation, la cause du peuple”... »

L’exaltation nationaliste de la figure de Schlageter ne faiblira en tout cas pas lors des années qui suivent, marquées notamment par l’érection d’une croix de vingt-sept mètres à sa mémoire à Düsseldorf.

Elle trouvera son couronnement avec l’accession de Hitler au pouvoir, le 30 janvier 1933. Le 21 avril suivant a lieu la première de Schlageter, une pièce de théâtre dédiée au chancelier, dont c’est le quarante-quatrième anniversaire. On y trouve, dans la bouche d’un personnage, une réplique souvent prêtée aux dirigeants nazis : « Quand j’entends le mot culture, j’arme mon browning. »

Le 26 mai, le dixième anniversaire de sa mort offre l’occasion de nombreuses cérémonies un peu partout dans le Reich : Hitler se voit offrir une des balles de l’exécution, prétendument retrouvée dans un tas de sable, et l’on diffuse des images de l’exécution, que la presse française juge truquées.

Le prélude à une guerre de revanche ? Le 6 juin 1933, le cadre nazi Hermann Goering assurera l’inverse au reporter du Petit Journal venu lui rendre visite dans son bureau de la présidence du Reichstag :

« Ne faudrait-il pas, ai-je demandé, si l’on veut travailler au rapprochement des deux peuples, laisser au passé ce qui appartient au passé ?

 Je crois qu’il y a en effet une évolution nécessaire. Je m’applique à la favoriser. N’avez-vous pas observé que dans mon récent discours commémoratif sur Schlageter, j’ai célébré le courage civique en évitant absolument toute parole qui aurait pu exciter le sentiment public contre la France ?

– Oui, je l’ai remarqué. D’autres Français m’ont dit l’avoir observé également et ont apprécié le désir d’apaisement dont vous avez en cette occasion donné un témoignage. »

Pour en savoir plus :

Ernst Hanfstaengl, Hitler, les années obscures, 1967

Jay W. Baird, To Die for Germany: Heroes in the Nazi Pantheon, 1990

Cet article fait partie de l’époque : Entre-deux-guerres (1918-1939)

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