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Écho de presse

Terreur en France : la Bête du Gévaudan attaque

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le par - modifié le 08/02/2019
« La Bête de Gévaudan », estampe - source BnF Gallica

En trois années de traque, 80 morts et autant de rebondissements, la presse du royaume n’a cessé d’acclamer le célèbre monstre venu des bois.

Entre 1764 et 1767, dans la province du Gévaudan (actuelle Lozère), au sud de l’Auvergne, ce qui semble être un « grand chien », un « animal exotique », voire un « loup-garou » terrorise les habitants de cette région rurale. En l’espace de trois ans, on lui impute entre 80 et 120 attaques mortelles sur des êtres humains, principalement des enfants et des femmes. Les plus rationnels pensent qu’il s’agit d’un simple loup, l’un des 20 000 que compte la France d’alors. D’autres imaginent une mystérieuse créature velue, « châtiment divin » sorti tout droit des enfers. Très vite, la fureur gronde dans le sud de la France, et la presse nationale – notamment pour des raisons pécuniaires – s’en fait l’écho.

Au sortir des heures fastes de la Guerre de Sept Ans entre le Royaume de France et la Grande-Bretagne, la presse française voit ses ventes chuter au milieu des années 1760. Les lecteurs semblent blasés. C’est ainsi qu’un fait divers ayant lieu dans une zone reculée devient peu à peu un sujet de fascination pour le royaume dans son ensemble. Opportunément, les rédacteurs ont trouvé là le moyen de renouer avec leur lectorat. En conséquence de sa large couverture médiatique, plusieurs troupes du roi Louis XV sont dépêchées sur place pour éradiquer la créature et faire taire les commentateurs amusés.

La rumeur débute à partir d’un premier article de La Gazette daté du 23 novembre 1764, où une missive envoyée du Gévaudan évoque une « bête farouche » répandant « la consternation dans toutes les campagnes ».

 

 

« Elle a déjà dévoré une vingtaine de personnes, surtout des enfants et particulièrement des jeunes filles ; il n'y a guère de jours qui ne soient marqués par quelque nouveau désastre. La frayeur qu'elle inspire empêche les bûcherons d'aller dans les forêts, ce qui rend le bois fort rare et fort cher. »

Dès les premiers témoignages, la bête surprend par sa haute taille et son « poil rougeâtre ». L’invraisemblable animal est, selon les premiers témoignages, doté d’une « agilité extrême » et d’une rapidité déconcertante.

« Dans un intervalle de temps fort court, on le voit à deux ou trois lieues de distance ; il s'approche de sa proie, ventre à terre et en rampant, et ne paroît [sic] pas alors plus grand qu'un gros renard. À une ou deux toises de distance, il se dresse sur ses pieds de derrière et s'élance sur sa proie qu'il attaque toujours au cou, par derrière ou par le côté. »

Déjà, des prières publiques sont organisées localement afin de repousser la créature infâme, tandis que le marquis de Marangis, seigneur de la bourgade, convoque un régiment de quelque 400 paysans afin de « donner la chasse à cet animal féroce ».

Quelque six mois plus tard, après une courte période d’accalmie dans la vallée laissant croire à une « chute dans quelque ravin ou sous quelque rocher » de la part de la bête, La Gazette fait état d’un triste retour aux affaires. Le 19 mai 1765, la voici qui « dévore une fille dans les forêts de Servillanges ». À compter de ce moment, la simple rumeur mute en phénomène national. Et en feuilleton.

 

« On a fait plusieurs battues depuis le 16 de ce mois sans pouvoir la trouver ; on en a dû faire deux autres, l'une indiquée pour le 14 et l'autre pour aujourd'hui. Dans celle du 14, on tua une louve et huit louveteaux ; le 19, un loup. »

 

Les témoignages abondent, et certains d’entre eux sont tout à fait rocambolesques. Ainsi celui de M. de la Chaumette, lequel affirme avoir aperçu un animal très éloigné du loup, flanqué d’une « démarche fière » et d’une constitution évoquant celle d’un « veau d’un an ». L’homme poursuit sa description :

« Elle [la bête] est extrêmement renforcée du devant, […] bien levrettée du derrière et son museau est pointu et allongé ; elle a l’oreille droite plus petite que celle d’un loup, une gueule béante et d’une grandeur prodigieuse. Une raye [sic] noire règne tout le long de son dos. »

La multiplication des traques collectives engendre des résultats, et l’on apprend que la bête est touchée par balles par un chasseur, « qui la tira à vingt pas et crut la toucher », avant que le monstre réussisse finalement à s’évaporer dans les montagnes. De fait, l’animal tue encore, une petite fille cette fois. Il en attaque une autre, sans la blesser, et se retrouve poursuivi par un adolescent vengeur qui arrive à lui planter sa baïonnette dans le flanc. La bête s’échappe à nouveau.

« Ce terrible animal rentra dans les bois à Clavières ; on sonna le tocsin dans la paroisse qui s'assembla et fit l'enceinte du bois ; mais on ne put ni rencontrer la bête, ni découvrir par où elle s'était échappée. »

 

 

Puis au cours du mois de septembre 1765, le couperet tombe. François-Antoine, porte-arquebuse du roi en personne, tue et ramène gaillardement l’animal assassin à Versailles, où sa dépouille est exhibée. Une fois l’animal empaillé, les rédacteurs ne cachent pas leur soulagement. Ni leur effroi devant les dimensions intimidantes d’un tel spécimen.

« On reconnut que c'était un loup : il avait trente-deux pouces de hauteur après sa mort, cinq pieds sept pouces et demi de longueur ; il pesait cent-trente livres. »

 

 

Mais coup de théâtre dans l’édition de La Gazette du 24 mars 1766. Selon toute vraisemblance, une « nouvelle bête féroce » aurait fait son apparition dans les environs du Gévaudan, nous dit-on d’Avignon, et celle-ci possèderait « les mêmes caractères que le loup qui a désolé si longtemps cette province ». Le journal relate que l’animal aurait blessé et « dévoré plusieurs personnes ».

Au printemps 1767, alors que l’on assiste à une recrudescence des attaques – notamment dans plusieurs églises – de la bête anthropophage autour des villages de Nozeyrolles et Desges, le marquis d’Apcher, en plus de deux pèlerinages à vocation prophylactique, entreprend d’organiser une nouvelle battue afin d’éradiquer définitivement le fléau. Celle-ci a lieu sur le mont Mouchet, le 19 juin. Parmi les chasseurs, on trouve un volontaire, Jean Chastel, réputé excellent tireur.

Ce dernier, armé d’un fusil chargé d’une balle et de cinq chevrotines, abat un animal de grande taille près du village d’Auvers. Cette fois-ci, il s’agit indubitablement de la bête ; les attaques cessent immédiatement. Le 9 septembre, les États particuliers du Gévaudan octroient une modeste récompense à Chastel. Le héros d’un jour reçoit 72 livres en guise de rétribution.

C’en est fini de l’ennemi public numéro un.