Après la Grande Guerre, le calvaire des « gueules cassées » | Retronews - Le site de presse de la BnF
Écho de presse

Après la Grande Guerre, le calvaire des « gueules cassées »

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le par - modifié le 15/02/2019
Hôpital militaire français pendant la Première Guerre mondiale - source : WikiCommons

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les soldats défigurés au combat sont confrontés à l'isolement et à l'abandon de l'État français.

Décembre 1917. Au cœur de la Grande Guerre, un journal au drôle de nom voit le jour : La Greffe générale.

« Les blessés de la face du Val-de-Grâce (5e division) viennent de fonder un journal, La Greffe générale, qui expose ainsi son but 

“Devenir l'agent de liaison morale entre le front, l’arrière-front et l'arrière ; flageller les pleutres et les défaitistes du Rire des Amochés, du Rire des Martyrs, de ce Rire gui tiendra jusqu'au bout, jusqu'à la victoire, à la Française !” »

Pourtant, plusieurs mois après la fin de la guerre, ceux qu'on appelle les « mutilés de la face » ou « sans-visage » ils sont environ 300 000 en Europe dont 15 000 en France ne rient plus. La loi du 31 mars 1919 a certes entériné le droit des blessés à réparation et accordé le versement d’une pension d’invalidité et un appareillage adapté aux mutilés. Mais les blessures de la face ne sont pas jugées invalidantes pour le travail et n'ouvrent droit à aucune aide publique.  

Au traumatisme de la Grande Guerre, à la douleur liée aux blessures, s’ajoute donc l’isolement social.

En 1920, un choniqueur de La Lanterne rapporte un fait divers aussi sordide qu’éloquent : 

« Un mutilé de la face attendait le métro. Un voyageur, hypnotisé par l'horreur tragique de ce visage, ne sut pas en détacher ses yeux. Le mutilé, exaspéré, lui lança un coup de pied. 

Atteint au ventre, l'homme mourut à l’hôpital quelques heures après.

Les journaux disent que le mutilé sera poursuivi. On peut lui prédire l'acquittement. Et moi-même, bien que je ne verse pas dans cette sensiblerie qui enfante tant de crimes à force d'épargner les criminels, moi-même, si j'étais juré, j'acquitterais le meurtrier.​ 

Je l'acquitterais, parce que je sais l'effroyable et perpétuelle torture que les regards maladroits des passants infligent aux sans-visage. »

Et le chroniqueur de dresser cet accablant constat : 

« J'en connais qui n'osent point sortir, qui ne veulent plus quitter leur chambre, de peur de lire dans trop d'yeux une curiosité qui les offense, même si elle se mêle de pitié.

Ils demandent, les mutilés de la face, une seule faveur : c'est de n'être point regardés, Ils ne réclament point qu'on les plaigne ; ils ne veulent pas qu'on chuchote : Pauvre homme ! sur leur passage.

Ils désirent qu'on ne se pousse pas du coude et qu'on ne fasse pas : Ah ! lorsqu'ils se risquent parmi nous.

Est-ce vraiment si difficile, et faut-il qu'on soit obligé d'écrire des articles pour apprendre aux passants leur cruauté ?

Hélas ! On a bien été obligé de leur infliger des amendes pour leur apprendre à ne pas cracher par terre. Ce qui pourtant ne relève que de la civilité puérile et honnête. »

De fait, la presse relaie régulièrement la détresse et les revendications de ces anciens soldats défigurés. En octobre 1921, un journaliste du Figaro dénonce ainsi l’État défaillant : 

« Qu'a-t-on fait ? Que fait-on pour eux ? N'est-ce pas une inexplicable anomalie que, contrairement à ce qui se passe en Angleterre, en Italie, en Belgique, l'État n'ait pas pris à cœur de secourir les plus infortunés, les plus pitoyables peut-être de ceux de ses enfants qui ont si longtemps combattu et souffert pour lui ?

Quels blessés pourraient cependant, davantage que ceux-là, exciter sa pitié et retenir son attention ?

Pendant la guerre on les admirait, on les plaignait, on les honorait à la mesure de leur héroïsme et de leurs sacrifices. 

Aujourd'hui, ils sont tous dispersés, isolés, presque abandonnés ! Par une cruelle ironie, leurs blessures même deviennent pour eux un obstacle à toute activité sociale : ils ont peine à trouver du travail, à fonder un foyer ; ils peuvent à peine s'exprimer et s'alimenter. »

Inemployés, peu ou pas indemnisés, les mutilés de la face peinent à survivre. L'association l'Union des blessés de la face et de la tête est créée en 1921, avec à sa direction le colonel Picot, lui-même mutilé et à qui l'on doit l'expression « gueule cassée ». Leur devise : « Sourire quand même ». Les galas de charité et les appels à souscription organisés par l'association ne suffisent pourtant pas à pallier les manques de l'État.

En 1924, l'Union des blessés de la face et de la tête en appelle donc, à nouveau, au gouvernement. Sa détermination paie. « Le ministre des pensions au secours des “Gueules cassées” », titre Le Journal, en août 1924.

« M. Bovier-Lapierre, ministre des Pensions, mutilé de guerre lui-même, s'intéresse aux cas divers de ses camarades mutilés. Il accueille ceux-ci avec une bienveillance particulière et s'efforce de leur donner satisfaction. »

En 1925, sept ans après la fin du conflit, le préjudice de défiguration est enfin reconnu.

En 1927, une souscription nationale est organisée en faveur des gueules cassées, assortie d'une tombola gratuite. Devant le succès, l'État crée en 1933 la Loterie nationale, dont l'Union des blessés de la face devient la cheville ouvrière : l'association achète à l'État les billets et en confie la vente à des mutilés de guerre installés dans des kiosques. Un dixième des bénéfices leur est alloué [voir notre article sur la création de la Loterie nationale].

Aujourd'hui, l'association est toujours propriétaire de 9 % des actions de la Française des jeux.

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