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Chronique

Quand la voiture ubérisait les chevaux

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le par - modifié le 06/02/2019
Collection Jules Beau. Photographie sportive T.7- Jules Beau - [s.n.] - 1898 - Source BnF

En pleine guerre entre les VTC et les taxis traditionnels, Pierre Haski, le fondateur et rédacteur en chef du site d'information Rue89, rappelle que ce n'est pas la première fois que des services ou des technologies dites "de rupture" viennent ruiner des secteurs établis.

Travis Kalanick, le fondateur d'Uber, a sorti une de ces répliques dont l'histoire se souviendra. En plein conflit entre VTC et taxis traditionnels, il a lancé en janvier 2016 au Ministre français de l'Economie, Emmanuel Macron, qui évoquait l'hypothèse qu'Uber indemnise au moins en partie la perte de valeur des licences des chauffeurs de taxis : "Les fabricants de voitures ont-ils payé pour la disparition des chevaux ?..."

Cette interrogation en forme de boutade a pour mérite de rappeler que ce n'est évidemment pas la première fois que des services ou des technologies dites "de rupture" viennent littéralement ruiner des secteurs établis. On pense aussitôt à l'imprimerie de Gutemberg qui a assurément mis au chômage des milliers de moines copistes dont l'histoire n'a guère gardé la trace de leur malheur ; ou, évidemment, au chemin de fer puis à l'automobile qui ont ruiné le transport à cheval au XIX° siècle.

La presse de l'époque se faisait régulièrement l'écho de cette question, y compris, Travis Kalanick serait surpris de l'apprendre, en termes sonnants et trébuchants.

Ainsi, La Croix du 12 août 1899 se fait l'écho d'une étude de la Revue politique et parlementaire sur une conséquence imprévue de "la vague toujours croissante de l'automobilisme" : "diminuer considérablement le nombre de chevaux mobilisables en cas de guerre". L'auteur, Paul Bobigny, rappelle que :

"La taxe sur les chevaux et voitures, depuis son origine jusqu'à nos jours, a été, et n'est encore, qu'un impôt somptuaire, c'est-à-dire un impôt de luxe. Qu'est-ce donc qu'un objet de luxe ? Tout objet superflu. Or, le cheval est un objet de première nécessité puisqu'il est indispensable à la guerre. L'erreur vient de ce que l'impôt a été créé à une époque où les chevaux de l'armée étaient les seuls dont on se préoccupait au point de vue de la guerre. Mais aujourd'hui, il n'en va plus ainsi. En temps de paix, le cheval de luxe est peut-être un objet superflu, mais en temps de guerre, il est utile au premier chef. Et la guerre est une menace incessante suspendue au-dessus de nos têtes".

Sans doute l'auteur ne pouvait-il pas imaginer qu'à la guerre suivante, celle de 14-18, c'est à bord de taxis à moteur et non à cheval que les soldats se rendraient sur le front de la Marne ! En 1899, Paul Bobigny se demandait comment le budget de l'Etat pourrait financer l'achat et l'entretien des 50 000 chevaux dont l'armée aurait besoin à la prochaine guerre, une dépense annuelle qu'il évalue à 100 millions (de l'époque). Et de proposer d'augmenter les impôts pour les automobilistes, on n'est pas loin de la boutade de Travis Kalanick...

Dans la même veine, dans Le Journal du 12 juillet 1903, Pierre Baudin, Président d'une Commission gouvernementale chargée de s'attaquer au chaos croissant sur les routes, dresse un état des lieux qui montre les tensions des changements d'époque. Les réglementations introduites au tournant du XX° siècle pour les automobiles -vitesse limitée à 30km/h sur les routes, à 20km/h dans les agglomérations, code de la route, etc.- se heurtent à l'absence de contrôle et de sanctions. Les gendarmes, rappelle-t-il, ont trop de travail à traquer le criminel ou le voleur pour s'attaquer aux automobilistes qui ne respecteraient pas les règles, et ces règles ne s'appliquent pas aux calèches à cheval. On voit ainsi, raconte-t-il, des automobilistes, "le pied sur le frein" en traversant des rues commerçantes, doublés par des calèches fonçant "à 16km/h" parce qu'aucune limite ne s'applique à elles. Pierre Baudin recommande, dans cette interview au Journal, que les règles soient harmonisées pour tous, voitures mécaniques ou à traction animale, et que les gendarmes soient eux-mêmes dotés de quelques automobiles pour verbaliser les contrevenants. Et Pierre Baudin de souligner que le Trésor public ne pourra que s'en féliciter...

Ces analyses vieilles de plus d'un siècle viennent nous rappeler comment les concepts évoluent, comment les sociétés prises au cœur de changements d'époque doivent gérer l'ancien et le nouveau, doivent faire face à des lois ou des règlements conçus à des époques antérieures et qui ne sont plus nécessairement adaptées à de nouvelles normes.

Ce que nous vivons avec les VTC et les taxis, avec Airbnb et les hôtels, et avec toutes les "technologies de rupture" ne sont que la énième version d'une histoire vieille comme l'humanité.

A force de perdre la mémoire, on finit par croire que c'est la première fois que nos sociétés sont confrontées à de tels dilemmes. La question, hier pour les chevaux comme aujourd'hui pour les services "ubérisés", ne devrait pas être de stopper des transformations rendues possibles par la technologie et plébiscitées par les usagers/consommateurs, mais d'assurer que cette transition se fasse de manière régulée, équitable et humaine. Dans la jungle économique actuelle, c'est parfois ce qui fait défaut, avec une loi du plus fort qui tente de passer en force.

Pour autant, pas plus qu'on n'a choisi d'ignorer l'imprimerie pour sauver les moines copistes, ou condamner les automobiles pour sauver les chevaux, le monde actuel, surtout globalisé comme il l'est, ne pourra ignorer les transformations qui s'annoncent. Il suffit de retourner lire la presse du début du XX° siècle pour s'en convaincre.

Pierre Haski

 

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