À l'école des filles, « on cherchait avant tout à former des épouses et des mères » | Retronews - Le site de presse de la BnF
Interview

À l'école des filles, « on cherchait avant tout à former des épouses et des mères »

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le par - modifié le 19/12/2018
Filles de l'école de La Baroche, estampe, 1889 - source : Gallica-BnU
Filles de l'école de La Baroche, estampe, 1889 - source : Gallica-BnU

Pour l'historienne Rebecca Rogers, la Troisième République a incontestablement favorisé l'éducation des filles et ouvert la voie de leur émancipation, même si l'objectif était, à l'origine, de former de bonnes épouses et de bonnes mères.

Rebecca Rogers est historienne, professeure à l'université Paris Descartes et spécialiste de l'histoire de l'éducation féminine en France au XIXe siècle. Elle a notamment co-écrit avec Françoise Thébaud, La Fabrique des filles, L’éducation des filles, de Jules Ferry à la pilule, un ouvrage passionnant qui retrace le long cheminement vers l'émancipation féminine.

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Quand, en 1878, Camille Sée propose d’instituer les lycées de jeunes filles, le débat dans la presse est houleux. Un rédacteur du Figaro déclare par exemple qu'il aimerait mieux voir sa fille balayeuse des rues qu’élève d’un lycée de jeunes filles ! Qu’est-ce que cela révèle des préjugés et des peurs de l’époque ? 

Rebecca Rogers : Cela révèle d’abord la manière dont la presse amplifie des mouvements qui ne sont pas majoritaires dans la société ! La question d’envoyer sa fille dans un lycée ne concerne que la population bourgeoise de l’époque.

On voit dans cette réaction les réticences d’une bourgeoisie catholique et conservatrice à confier leur fille à une institution d'État et, à l'époque, le débat tourne beaucoup autour du fait qu’il n’y aurait pas suffisamment de garanties par rapport à la religion et à son enseignement.

Il y a aussi la peur d’envoyer les filles dans des internats, des effets de la promiscuité entre filles, sans parler de l’insuffisance d’enseignantes, qui fait qu’on craignait la proximité des adolescentes avec des enseignants hommes.

Cela montre en tout cas que tout ce qui touche à l’intervention de l’État par rapport à l'éducation des filles interpelle et peut faire peur, même si on voit in fine que les familles se sont avérées plus intéressées que ce qu’on avait anticipé.

En 1880, Jules Ferry prône certes l’instruction des filles, mais revendique-t-il une véritable égalité entre les deux sexes ? 

Jules Ferry prononce un très beau discours en 1870 à la salle Molière où il parle de l’égalité d'éducation, et où il dit en substance : « on aurait fait qu’un pas si ce n’étaient que les classes sociales qui étaient rapprochées par l’éducation. L’autre pas, c’est de rapprocher les sexes ».

On pourrait le mettre dans le Panthéon des figures qui promeuvent l’égalité des sexes. Mais à l’époque, la notion d'égalité des sexes n’est pas du tout la même qu'aujourd'hui. On pense d'abord la femme au sein de la famille : elle doit être une bonne mère et une bonne épouse, et pour cela elle doit être instruite.

Et puis, derrière cet effort d'instruction des filles, il y a la peur de l’Église, l’idée qu’il faut arracher leur éducation des mains de l'Église, et ouvrir des établissements qui forment des familles républicaines. L’État rattrape ainsi son retard en la matière : à l’époque, même dans les établissements publics, ce sont souvent des congrégations religieuses qui enseignent.

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Qu’enseigne-t-on alors aux filles à l’école ? Quelles sont les différences de programmes entre filles et garçons ? 

Dans les établissements primaires, les programmes sont assez similaires et la plupart des journées se déroulent de la même manière, mais filles et garçons sont dans des établissements séparés, ce qui permet de faire passer des messages éducatifs différents en fonction du rôle social auquel ils sont destinés.

Il y a quand même quelques différences puisque la loi de 1882 prévoit des « exercices militaires pour les garçons » et des « travaux à l’aiguille pour les filles ». Les garçons font aussi de petits travaux au fil de fer, du dessin et du modelage, des croquis d’objets ; pour les filles, c’est canevas, tricot, maillage… On voit bien que cela renvoie à l’idée que leurs destinées sont très différentes... 

Pour l'enseignement secondaire, qui concernent exclusivement les bourgeoises, le programme est en revanche très différent : les garçons étudient les humanités classiques, les filles les humanités modernes. Sciences naturelles pour les filles, physique et mathématiques pour garçons. Pas de philosophie, pas de langues mortes pour les filles... Il y a l’idée que les matières nobles sont réservées aux garçons.

De fait, les filles ne passent pas le baccalauréat – on ne les y prépare pas avant 1924. Alors que c’est évidemment le bac qui ouvre la porte à la poursuite d’études...

La non-mixité dans l’enseignement secondaire est-elle une particularité française ?

À l'époque, ce n'est pas une particularité du système scolaire français : en Europe, dans la plupart des pays catholiques, la non-mixité est la règle, pour des raisons morales et religieuses. Mais au moment des débats autour de sa loi, Camille Sée dresse un grand panorama de ce qui existe partout dans le monde et il cite un pays qui s’ouvre à la mixité : les États-Unis, qui sont alors un modèle de démocratie pour les Européens.

On est fascinés par le fait que la mixité y existe non seulement au niveau du primaire mais aussi dans les high schools. Et, en plus, il semble que les filles ne souffrent pas de faire des études plus poussées, et même qu’elles sont plus nombreuses que les garçons !

Mais, s'empresse d'ajouter Camille Sée, les mœurs américaines sont « très différentes »... En France on n’est pas du tout prêts.

En France, la mixité arrive d'ailleurs très tardivement, en 1976... 

C’est vrai que l’adoption très tardive de la non-mixité est quelque chose chose qui surprend souvent à l'étranger. Ce n’est pas si lointain que ça ! Cela contraste avec les pays où les deux coexistaient depuis longtemps, mixtes et non mixtes. C’est la résistance dans le système d'enseignement public qui rend la France spécifique.

Quelles avancées doit-on aux féministes de cette époque ? 

Les féministes sont très plurielles et le mouvement n'est pas encore très structuré, mais de façon générale elles font de l’éducation une priorité pour changer la société. On entend à l’époque beaucoup de discours sur l'importance de donner une éducation aux jeunes filles.

Ils et elles (car beaucoup d’hommes soutiennent leurs intiatives) interviennent pour encourager le développement d’un enseignement plus sérieux au niveau secondaire.

On voit par exemple se développer des sociétés pour la propagation de l’instruction pour les femmes. Le collège Sévigné, qui est un établissement privé, va préparer les femmes au baccalauréat et aux diplômes pour enseigner dans le secondaire, alors que le système public ne le fait pas.

Ce qui est un peu moins clair, c'est la façon dont les enseignantes elles-mêmes sont porteuses de cette volonté de changer les choses dans les établissements. Quelques femmes enseignantes ont une parole publique dans la presse, la pédagogue féministe Marie Pape Carpentier par exemple.

Une jeune lycéenne sous la Troisième République, Atelier Nadar - source: Gallica-BnF
Une jeune lycéenne sous la Troisième République, Atelier Nadar - source: Gallica-BnF

Des femmes comme Julie Victoire Daubié, la première à avoir passé le baccalauréat [lire notre article], ont aussi ouvert le champ des possibles par leur action individuelle…

Julie Victoire Daubié fait partie des personnes qui ont beaucoup publié. Elle a notamment écrit un essai, La Femme pauvre au XIXe siècle, qui est un beau plaidoyer pour l'éducation et pour un enseignement plus professionnel pour les femmes. Elle pense aux femmes issues des classes populaires mais aussi aux femmes veuves ou à celles qui n'arrivent à se marier et qui ont besoin de travailler et d'être indépendantes financièrement.

Quel bilan global peut-on tirer de cet effort d’éducation des filles au cours de la Troisième République ? L’École a-t-elle été un vecteur d’émancipation ?

Incontestablement, toutes ces lois de la Troisième République ont été un énorme coup de pouce pour l’éducation des filles. C’est important que l’État ait été derrière ces initiatives, même si ses motivations sont moins féministes que républicaines et anti-Église. C’est clairement un vecteur d'émancipation, notamment quand on regarde comment les actrices de cette histoire se sont emparées de ces opportunités, de cette éducation, pour élargir leur horizon.

À la fin du XIXe siècle, les lycées et collèges de jeunes filles et l'existence de l’École normale supérieure de Sèvres, créée à l'initiative de Camille Sée, donnent la possibilité aux filles de la bourgeoisie de devenir enseignantes, et plus encore, de viser de devenir avocates, médecins, de conquérir les professions libérales, de rentrer dans les ministères...

Pour les jeunes filles de milieux modestes, le développement d’écoles ménagères, même si ça ne paraît pas très émancipateur, va être une possibilité de trouver des emplois, et va permettre le développement de tous ces métiers du secteur social et sanitaire.

Sée cherchait avant tout à former des épouses et bonnes mères – mais très rapidement les institutions qu’il a créées ont formé bien plus que cela.

Pour en savoir plus :

Françoise et Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Paris, Nathan, 1991.

Rebecca Rogers, La Mixité dans l’éducation : enjeux passés et présents, Lyon, ENS Éditions, 2004.

Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition, Paris, Gallimard, 2014.

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