La légende urbaine des « piqueurs de fesses » | Retronews - Le site de presse de la BnF
Écho de presse

La légende urbaine des « piqueurs de fesses »

le par
le par - modifié le 01/02/2019
« Les piqueurs », estampe, 1819 - source : Gallica-BnF

En 1819, d'énigmatiques « piqueurs de fesses » terrorisent les Parisiennes. Accrue par les articles parus dans la presse, la panique devient collective. Pendant ce temps, la police enquête...

Le 4 décembre 1819, Le Moniteur universel, se faisant l'écho d'une étrange rumeur qui depuis quelques semaines enfle dans Paris, publie ce communiqué de la préfecture de police :

 

« Un particulier, dont on n’a pu se procurer le signalement que d’une manière imparfaite, se fait depuis quelque temps un plaisir cruel de piquer par derrière, soit avec un poinçon, soit avec une longue aiguille fixée au bout d’une canne ou d’un parapluie, les jeunes personnes que le hasard lui fait rencontrer dans les rues, sur les places ou sur les promenades publiques.

 

Celles sur lesquelles il semble qu’il ait de préférence exercé, jusqu’à ce jour, sa coupable et dangereuse manie, sont les jeunes personnes que les principes d’une éducation soignée, une timidité naturelle, ou la crainte d’occasionner un éclat ou du scandale, ont dû empêcher de se plaindre aussitôt qu’elles se sont senties blessées. »

 

La police appelle les citoyens à « s'unir à l'autorité pour qu'il ne reste pas impuni ». Mais qui peut bien être ce mystérieux individu qui commet ces agressions en pleine rue, visant le plus souvent les fesses de ses victimes, et parfois leurs bras, leurs cuisses ou leurs seins ? Un farceur ? Un maniaque sexuel ? Un assassin en puissance ? La police, comme la presse, est incapable de répondre. Très vite, d'autres récits vont venir alimenter la rumeur.

 

Le 10 décembre, La Quotidienne ne parle plus d'« un particulier » mais de « quelques hommes » qui, « avec autant de perversité que d’audace, se font un jeu cruel de blesser les femmes, soit avec un dard, soit avec une aiguille ». Le journal ajoute :

 

« Ces craintes se répandent dans les classes inférieures de la société.

 

On sait combien l’imagination du peuple est facile à alarmer, et combien elle est portée à grossir les objets ; aussi il n’est plus aujourd’hui question que de piqueurs, de piqûres et de piquées ; ici c’est une femme qui a été blessée jusque sous les yeux du factionnaire même des Tuileries ; là, c’est une jeune personne qui est morte 24 heures après avoir été piquée.

 

Chacun se fait un plaisir d’ajouter aux circonstances et de les enfler ; on multiplie, et les blessures et les blessées, et au milieu de ces rumeurs la police est muette. »

 

Simple rumeur ou stricte vérité ? La Gazette de France tranche. Pour elle, les faits sont avérés :

 

« Il y a donc un danger très réel pour les femmes à paraître dans les rues de Paris, même en plein midi. »

 

On donne un nom aux criminels invisibles : les « piqueurs ». Désormais, la menace est partout, elle peut surgir à n'importe quel moment. Les Parisiennes n'osent plus sortir seules. La foule de la grande ville, incessante et anonyme, devient un objet de terreur. D'autant qu'il semble que les violences subies soient de plus en plus graves : on parle d'empoisonnement, d'attaques meurtrières...

 

Pire, le 11 décembre, La Gazette de France dévoile un scoop à ses lecteurs : le ou les piqueur(s) s'attaque(nt) à présent aussi aux membres du sexe fort !

 

« Les vampires invisibles qui depuis quelque temps exercent sur les jeunes personnes leurs passe-temps atroces, encouragés par l'impunité, paraissent vouloir étendre leurs exploits honteux sur les hommes qui jusqu’à présent avaient été à l’abri de leurs coups.

 

Un jeune homme a été blessé au théâtre de l'Odéon, à l’instant où il prenait un billet. Un autre a été piqué dans la rue des Colonnes, près de Feydau. La blessure est encore très douloureuse, et le jeune homme est dangereusement malade. »

 

La Quotidienne s'interroge alors :

 

« Dans de pareilles circonstances, les citoyens ne sont-ils pas autorisés à porter des armes ? »

 

Tandis que caricaturistes et chansonniers se jettent sur l'affaire, certains commerçants flairent le bon coup : c'est le cas de Liébert, pharmacien dans le Marais, qui met en vente un « antidote miracle » contre toutes les piqûres douloureuses.

 

Le Constitutionnel, lui, entend garder la tête froide. Un de ses rédacteurs va interroger le préfet de police :

 

« M. le préfet de police a bien voulu déclarer à notre collaborateur qu'il avait pris mille informations diverses, et que jusqu'à présent il n'avait pu parvenir à découvrir un seul individu qui eût été piqué.

 

Si l'affaire des piqûres est une mystification, nous demandons quel est le mystificateur ? »

 

Une mystification : toute cette affaire serait donc un coup monté. Mais monté par qui, sinon... par la police elle-même ? C'est la théorie, un brin complotiste, du journal royaliste Le Drapeau blanc :

 

« Nous avions rapporté hier qu’on avait cherché à nous faire entendre que ces piqueurs, favorisés par l'impunité, étaient des instruments employés PAR LA POLICE ELLE-MÊME, qui a reçu d’en haut la mission de détourner l’attention publique des objets importants qui vont faire le sujet des délibérations des Chambres.

 

Nous avions ajouté que la police répondrait à cette accusation grave ; et vous avez reçu l'ordre de garder le silence... […] et dans quel intérêt, grand Dieu ! dans un intérêt machiavélique, assassin des intérêts les plus chers de la patrie ; dans l'intérêt de cet homme au dard, de ce piqueur en chef, qui ne ferait piquer ainsi la capitale en détail par ses satellites, que pour se procurer à lui-même le plaisir de piquer la France en gros avec plus de facilité. »

 

Tout s'explique : il s'agissait d'une machination fomentée par le pouvoir pour détourner le bon peuple des vrais problèmes ! Mais alors, pourquoi des piqueurs prolifèrent-ils bientôt à Lyon, Bordeaux, Calais, Marseille, Lille ou encore Amiens ?

 

La contagion s'internationalise : des cas sont même relevés à Bruxelles. Mais on apprend bientôt qu'il s'agissait d'écoliers désireux d'imiter les agresseurs d'outre-Quiévrain, comme le révèle La Quotidienne :

 

« Ce qui prouve combien l’exemple est souvent contagieux, c’est que plusieurs écoliers s’étaient mis en tête de reproduire ici les scènes des piqueurs de Paris ; mais il est apparent que cette manie leur passera bientôt, car déjà trois de ces jeunes piqueurs, qui appartiennent à des familles honnêtes, ont été arrêtés avant-hier, et se trouvent à la prison de l’Antigo.

 

L’un d’eux a été pris au collet par un officier, dans le parc, à l’instant même où il venait de piquer une dame avec une forte aiguille fixée au bout d’un bâton. »

 

La police ne peut pas laisser cette rumeur de plus en plus folle troubler l'ordre public. La brigade de sûreté (dirigée par le célèbre Vidocq) prend les choses en main : fin janvier, un coupable, un certain Bizeul, est trouvé.

 

Le Journal des débats du 26 janvier donne tous les détails, notant, avec beaucoup d'humour, que « jamais affaire plus piquante ne s'est offerte à la curiosité d'un nombreux auditoire » :

 

« Le prévenu, nommé Auguste-Marie Bizeul, est un homme de trente-cinq ans ; il prend la qualité de garçon tailleur [...].

 

Le 14 août dernier, entre quatre et cinq heures du soir, les demoiselles Euphémie et Félicité Gonthier, passant rue des Moulins, furent légèrement piquées par un jeune homme qui avait la main enveloppée dans un mouchoir de soie noire. Il les rejoignit rue des Petits-Champs, où il les piqua de nouveau. Vers le milieu du même mois, la demoiselle Saint-Laurent, âgée de 14 ans et demi, fut piquée dans la rue Saint-Honoré [...].

 

Ces jeunes demoiselles, soit par timidité, soit par pudeur, ne firent point de déclaration à l'autorité, et ne se déterminèrent que plus tard à cette démarche. Enfin la ressemblance du signalement donné, et d'autres circonstances, firent soupçonner Auguste Bizeul qui a subi à Bicêtre, par arrêt de la Cour d'Assises, la peine infamante de cinq années de prison. On l'a confronté avec trente-huit personnes [...].

 

Bizeul se défend avec fermeté contre toutes ces imputations, et prétend que la prévention a pu induire les plaignantes en erreur. Il va supposer que dans les bureaux de la préfecture, et avant d'être confrontées avec lui, les jolies plaignantes étaient excitées à déposer contre lui, soit par les gendarmes, soit par des agents de police. »

 

Bizeul, reconnu par trois victimes seulement, écopera de cinq ans de prison et de 500 francs d'amende. Etait-il réellement coupable, ou bien a-t-il servi de bouc émissaire, on ne le saura sans doute jamais. Toujours est-il qu'après sa condamnation, les « piqueurs » semblent se calmer, même si on relève encore quelques cas en 1822 et 1823.

 

Mais cette étrange maladie s'est-elle évanouie à jamais ? À la fin du XIXsiècle, le souvenir du piqueur resurgira : en 1891, la presse surnommera « l'homme aux épingles » un diamantaire parisien arrêté parce qu'il « se faisait un plaisir de piquer ses victimes avec des épingles sur toutes les parties du corps ». Et en 1895, Le Matin relatera ce cas qui rappelle lui aussi l'affaire de 1819 :

 

« Un drame assez étrange s'est déroulé, la nuit dernière, rue Amelot. Une femme a été lardée de coups de canif par une sorte d'érotomane qui rappelle “l'homme aux épingles” de joyeuse mémoire.

 

Une fille, Célestine Labédouche, âgée de vingt-six ans, tient commerce d'amour dans cette rue, très fréquentée le jour, mais silencieuse et déserte dès que la nuit est venue. Elle était accostée, vers une heure du matin, par un monsieur d'une quarantaine d'années, vêtu comme un bourgeois aisé, qui lui demanda de vouloir bien lui accorder ses faveurs pour quelques instants.

 

Enchantée de cette aubaine, la fille Labédouche tenta d'entraîner son adorateur inconnu dans l'hôtel meublé qui lui sert de domicile temporaire ; mais le monsieur refusa de la suivre et, dans une crise d'érotomanie, il la frappa de sept coups de canif à la poitrine et aux jambes. »

 

La presse parlera alors d'« érotomanie caractérisée », et dans la sexologie naissante, les piqueurs de femmes seront inclus dans la catégorie des « sadi-fétichistes ».

Cet article fait partie de l’époque : Restauration (1814-1830)