C'était à la Une ! La sorcière de l'Ardèche | Retronews - Le site de presse de la BnF
Écho de presse

C'était à la Une ! La sorcière de l'Ardèche

le par
le par - modifié le 10/09/2018
La sorcière, estampe, Gustave Doré - source : Gallica-Bnf

Ce texte témoigne d’une foi dans le progrès caractéristique de l’instauration de la IIIème République en France. L’auteur se saisit en effet d’un fait divers sordide pour vanter les vertus de l’éducation pour tous.

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine, La prétendue sorcière de Privas, La Petite République, 27 juillet 1885

L'éducation pour tous permettra, selon lui, de repousser les croyances ancestrales qui ont poussé un habitant de l’Ardèche à torturer une pauvre vielle que tout le village surnommait la « Sorcière ». Mais dans son emportement à défendre ce même progrès des consciences, il n’oublie pas non plus de vanter la supériorité de la civilisation européenne qui a su, selon lui, s’élever au-dessus des croyances des « sauvages ». 

 

Texte lu par : Hélène Lausseur

Réalisation : Séverine Cassar

 

« La sorcière

A Privas, dans l’Ardèche, habitait une pauvre vieille femme. Elle avait plus de quatre vingts (sic) ans, et, quand elle passait par les rues, le chef branlant et s’appuyant sur son bâton, les gamins riaient d’elle et lui criaient après.

Elle les menaçait de son impuissante béquille ou de son doigt décharné, puis, tandis qu’elle s’éloignait, cahin-caha, clopin-clopant, sa tête grise s’agitait d’un mouvement plus rapide, ses gencives édentées marmottaient, en patois, quelque lambeau de phrase sans suite, comme ont pour habitude de faire les vieux qui radotent.

On l’appelait la sorcière.

Voici qui débute, n’est-ce pas ? tout comme un conte, presque comme un conte de fées. L’histoire que nous allons narrer est pourtant des plus authentiques, et vous l’avez pu voir la semaine dernière, sous forme de faits divers, dans la plupart des journaux.

On appelait donc cette vieille mère la sorcière. Pourquoi ? Parce que peut-être elle avait le nez crochu et un menton de fée Carabosse, parce qu’elle habitait seule un taudis, parce qu’on l’accusait de jeter des sorts aux gens et aux bêtes.

Dire qu’il se rencontre encore des ignorants et des esprits faibles qui croient à de pareilles billevesées ! [L’un ] des plus proches voisins de la vieille […] et sa femme avaient une foi robuste aux sorciers et aux sortilèges. Or, a femme, qui allaitait son nourrisson, s’aperçoit un beau matin que son lait est tari. Elle s’en inquiète. Quelle cause a bien pu lui faire passer son lait ?

-Eh ! pardi, c’est la sorcière ! …

Pas besoin de chercher plus loin.

Le mari, sans plus de façons, s’en va prendre la vieille en sont taudis, la pauvre vieille qui ne sait ce qu’on lui veut, et l’amène chez lui.

-Tu vas faire revenir le lait de ma femme ! …

Vous voyez la scène d’ici. Elle serait du plus haut comique, si l’horreur ne venait aussitôt s’y mêler ;

-Tu vas faire revenir le lait de ma femme, ou je te brûle les pieds ! …

La malheureuse proteste, se débat, mais la brute se saisit d’elle, l’attache, la suspend par les aisselles sous le grand manteau de la vaste cheminée, et allume sous ses pieds une brassée de bois sec. […]

La flamme brille, se tord, monte, va lécher et brûler les pieds nus de la pauvre sorcière hurlante ! …

On l’a tirée de là tellement éclopée, en si piteux état, qu’on a dû la transporter à l’hôpital ; quant à son bourreau, c’est à la prison qu’on la conduit. Les jurés de la cour d’assises lui apprendront, espérons-le, qu’en pleine France et en plein dix-neuvième siècle on ne croit plus aux sorciers, et surtout, qu’on ne brûle plus personne, que la torture est abolie.

Ce retardataire de plusieurs siècles semble ignorer. Il doit ignorer tant de choses ! C’est qu’en son jeune temps, voyez-vous, l’école n’était pas, comme aujourd’hui, ouverte à tous.

Pour être logique avec lui-même, cet homme qui croit aux sorcières et les condamne au feu, il doit s’attendre à aller ramer sur les galères du roi ou à être pendu, haut et court, à la branche d’un chêne, puisque c’était là le supplice réservé aux manants, du temps que les moines en cagoules, envoyaient les sorciers au bûcher.

Il ira apprendre dans quelque maison centrale, qu’on ne pend plus, qu’on ne brûle plus, qu’on ne rame plus sur les galères, et que sorciers et sorcières n’existent plus de nos jours.[..]

Les nègres du Congo, aux-aussi, croient aux sorciers : ils n’ont même pas d’autres médecins. Mais nous sommes un peu plus qu’eux avancés en civilisation. Laissons-leur donc les croyances ridicules, laissons-leur tous les manitous dont nous autres n’avons que faire. Secouons bien  vite ce qui peut encore rester attaché à notre siècle des superstitions du passé, sinon les Chinois, ce peuple de lettrés n’auraient pas tout à fait tort de nous traiter de barbares. »