Des grands boulevards aux terrasses de café : plongée dans le vieux Paris érotique | Retronews - Le site de presse de la BnF
Interview

Des grands boulevards aux terrasses de café : plongée dans le vieux Paris érotique

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le par - modifié le 19/02/2019
Toutes les illustrations sont tirées des travaux de recherche iconographique de l'historien des médias Laurent Bihl - Droits réservés
Toutes les illustrations sont tirées des travaux de recherche iconographique de l'historien des médias Laurent Bihl - Droits réservés

Dans son dernier ouvrage en forme de déambulation à travers les lieux de plaisir de la capitale, l'historien Dominique Kalifa raconte comment le « grand siècle haussmannien » a façonné l’imaginaire érotique et amoureux de Paris.

La ville la plus sensuelle de la planète a un nom : Paris. Pour Dominique Kalifa, professeur d’histoire contemporaine à l'université Panthéon-Sorbonne, tout s'est joué en un siècle, des années 1860 aux années 1960. Dans son dernier ouvrage Paris, Une histoire érotique, d’Offenbach aux « sixties », il dresse une véritable « topographie du désir et de la sensualité à Paris » – et, ce faisant, raconte l'histoire de la conquête de l'espace public par les femmes.

Propos recueillis par Marina Bellot

Pourquoi l’imaginaire érotique et amoureux est-il aussi fort à Paris ? Qu’est-ce qui a façonné cet imaginaire ?

Quelque chose se passe à Paris autour de l'haussmannisation. Tout à coup, cette cité nouvelle qu’on veut embellie, spectaculaire, cette capitale de la gaieté, du spectacle, du plaisir, devient la ville offerte, ouverte…

Pourquoi Londres ou New York ne sont pas des villes où aller au restaurant ou au théâtre a pris la même importance ? Parce que le Paris qui se développe à partir de 1850 est celui de l’art du plaisir à la française, qui va entraîner avec lui la question de la sexualité.

La géographie amoureuse que vous dessinez dans votre livre est étroitement liées aux contraintes sociales de l’époque. Y’a-t-il des lieux qui rassemblent toutes les classes ?  

La vie quotidienne à cette époque reste une vie de quartier, même si l’on se déplace à travers la ville. C’est encore plus vrai suite aux bouleversements de l'haussmannisation : des logiques sociales très fortes se reconstruisent à ce moment-là entre le Paris ouvrier, concentré vers l’est et la périphérie, et le Paris de l’ouest, très bourgeois.

Néanmoins, comme c’est une grande ville où les loisirs se développent, il y a une certaine mixité sur tout l’arc qui va de la Madeleine à République : les boulevards, au moins le dimanche et les jours de fête, sont des lieux mélangés. Le boulevard lui-même est un espace spectaculaire, avec des camelots, des crieurs de journaux, des prostituées…

Le boulevard est alors le lieu de toutes les formes de flânerie – on a oublié que les gens se promenaient à pied bien plus qu’aujourd’hui !

Entre l’émergence du boulevard au milieu du XIXe siècle et son déclin dans les années 1950/1960, il y a un grand siècle où les « grands boulevards » ont été ce lieu de participation collective à la vie urbaine. Il faut se souvenir de la chanson de Yves Montand : « flâner sur les grands boulevards ». Pour résumer, le boulevard est le lieu de tous les plaisirs.

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Plus généralement, à lire votre livre, on a le sentiment que Paris était alors beaucoup plus sexualisé qu’aujourd’hui…  

En effet, l’érotisme dans l’espace urbain était plus prégnant qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, il est rare d’être draguée dans la rue, et encore moins d’être suivie…

C’est l’une des grandes découvertes de mon livre : la lecture des textes de l’époque montre que suivre les femmes est quelque chose d'extrêmement fréquent. Il y a des exemples célèbres comme celui de Léon Blum qui a lui-même raconté comment il a suivi une femme dans la rue, de la gare Montparnasse à l'avenue de Courcelles…

On est étonné des conseils qui sont donnés aux femmes dans les années 1910-1920 : se défendre à coups de parapluie contre les importuns, par exemple !

Ces pratiques sont aussi le reflet d’une certaine relation à la prostitution. Les femmes qui essaient de « choper » les hommes dans la rue, c’était très fréquent à l’époque – une prostituée arrive, prend le bras d’un homme… Cette présence manifeste du désir sexuel dans l’espace public n’existe plus.

À l’inverse, s'embrasser en public a longtemps été considéré comme choquant. Quand cela évolue-t-il ?

C’est en effet un acte considéré comme un outrage aux bonnes mœurs jusqu'à assez tard, mais le fait est qu’au bout d’un moment on ne va plus le verbaliser.

C’est également quelque chose que j’ai découvert à l’occasion de l’écriture ce livre : toute une série d’actes considérés comme immoraux ou amoraux vont peu à peu être tolérés, comme tenir son ami(e) par la main en public.

Je pense que le grand tournant, ce sont les départs des conscrits en août 1914 et tout au long de la Première Guerre mondiale : des centaines de milliers d’hommes et de femmes, couples légitimes et illégitimes, se séparent et se donnent un baiser pour se dire au revoir, ce qu’attestent de très belles photos de l’époque. S'embrasser sur le quai de la gare de l’Est ou du Nord devient alors légitime, patriotisme oblige.

Et puis, ensuite, le grand pourvoyeur de baisers est le cinéma. Le fait qu’on fasse du baiser sur la bouche le symbole absolu de l’expression de l’amour et qu’on le montre sur les écrans dans les années 1920 et 1930 va contribuer à le banaliser.

C’est une bataille qui se gagne entre la Première Guerre et la Seconde Guerre mondiale.

Votre livre est aussi une histoire de la conquête de l’espace public par les femmes. Aller seule à une terrasse était alors considéré comme une provocation…

Le café a été longtemps un espace exclusivement masculin. Ce qui va changer, c’est là encore l'haussmannisation pour une raison toute bête et matérielle : la largeur des rues va passer de quelques mètres à de grandes avenues. Ce que la grande avenue va permettre, c’est l’installation de tables et de chaises dehors. Or il est très différent pour une femme d’un milieu bourgeois que de s'arrêter avec une amie boire un chocolat à une terrasse de café au sortir des grands magasins que de pénétrer à l’intérieur d’un café, lieu abominable, lieu de la prostituée ou de la buveuse.

Quand on regarde les photos de grandes terrasses du boulevard du Montparnasse par exemple, on s'aperçoit qu’il y a de plus en plus de femmes. La terrasse est l’instrument par lesquels les femmes vont pouvoir conquérir les cafés.

La bataille finale c’est celle des étudiants : après la Seconde Guerre mondiale, les jeunes gens vont ensemble au café, et cela ne choque (quasiment) plus personne.

Une terrasse de café : avenue des Champs-Elysées, Agence Meurisse,1935 - source : Gallica-BnF
Une terrasse de café : avenue des Champs-Elysées, Agence Meurisse,1935 - source : Gallica-BnF

Les quartiers de fête dans les Années folles sont-ils alors les lieux de liberté dont on a l’image aujourd’hui ?

Oui et non. Cela dépend des milieux sociaux. Dans les lieux de fête du Montparnasse des années 1920, il y a une grande liberté sexuelle. Mais on reste dans des cercles sociaux bien particuliers : les élites ou les artistes.

À la même période, l’affaire Violette Nozière, en 1933, donne une autre vision. Violette est une jeune femme de la classe moyenne, qui avant d’essayer de tuer ses parents, fréquente régulièrement les cafés, et ça, pour une femme de sa condition, ce n’est pas acceptable.

Plus largement, pour les jeunes femmes, soyons clairs, avant que la pilule existe, il est très difficile de vivre une sexualité libre.

Qu’en est-il de l’homosexualité masculine ? On a le sentiment que les années 1920 annoncent une plus grande tolérance.

En effet, on a le sentiment que l’homosexuel est libre, intégré dans une communauté. C’est vrai pour un certain nombre d'individus qui évoluent dans le milieu artistique. Mais pour la grande majorité des homosexuels, on est très loin de cette liberté-là.

De même, l'adultère est-il plus acceptable socialement à compter des années 1920 ?

On est à un moment où le divorce a été rétabli depuis 1884. En théorie, hommes et femmes peuvent donc divorcer, mais dans la pratique c’est plus difficile : c’est très mal vu socialement. Et pour divorcer, il faut des moyens financiers. Pour beaucoup de femmes, ce n’est évidemment pas possible. L’adultère peut alors apparaître comme une soupape assez généralisée.

Cela dit, encore une fois, cela dépend énormément des milieux sociaux, avec des formes d’adultère beaucoup plus répandues aux deux extrêmes : dans les classes populaires et dans les élites bourgeoises. Les retenues et contraintes sont bien plus fortes dans les classes intermédiaires.

Mais ce qui est certain, c’est que l’adultère est un phénomène qui à l’époque fait l'objet d’un discours plus délié. Regardez combien le théâtre de boulevard a fait ses choux gras des affaires de « maris dans le placard ». Le fait qu’on en sourit, qu’on le montre, nous donne le sentiment que c’est plus acceptable et toléré.

Un terme bien particulier, « partouze », se développe dans les années 1920. Où cela se déroule-t-il ?

Le mot apparaît et se développe en effet dans les années 20. C’est, encore une fois, très lié à des milieux sociaux bourgeois ou artistiques. Et lié aussi à une réalité technique qui est l’automobile, qui va faire l’objet d’usages dévoyés, essentiellement dans les bois autour de Paris.

Ceci dit, même si on n’en parlait pas avant, les partouzes existaient, dans les grands bordels par exemple.

Pourquoi Paris a-t-elle également l'image de la capitale de la prostitution ?

À Paris, la prostitution bénéficie de tout cet imaginaire urbain érotique. La présence et la visibilité de la prostitution sont aussi liées à une donnée structurelle : pendant très longtemps, Paris est une ville où le nombre de jeunes hommes est important. Or ils se trouvent confrontés à un paradoxe : injonction leur est faite d’avoir des relations sexuelles, alors qu’injonction est faite aux jeunes femmes de ne pas en avoir.

La prostitution est ce qui va permettre de rétablir l'équilibre entre nécessité sociale pour les hommes et interdiction sociale pour les femmes. Sans compter que pendant très longtemps, le rapport des hommes à la prostitution n’est pas jugé infamant.
 
Le tourisme sexuel est également une réalité. On vient à Paris pour fréquenter les bordels, qui sont beaucoup plus nombreux en 1830 qu’en 1940. Entre ces deux dates, le nombre de maisons closes va considérablement diminuer.

En revanche, la prostitution de rue connaîtra au même moment un boom extraordinaire. Les usages changent.

L'ouvrage de Dominique Kalifa, Paris, Une histoire érotique, d’Offenbach aux « sixties » a été édité chez Payot, en 2018.

Les illustrations de cette interview sont issues du travail d'iconographie réalisé par l'historien des médias Laurent Bihl, à retrouver ici.

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