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Il était une fois la page féminine du Populaire

le par - modifié le 05/08/2020
le par - modifié le 05/08/2020

Entre 1933 et 1939, le journal de la SFIO Le Populaire fait paraître une page hebdomadaire spécialement adressée à ses lectrices. Entre deux articles consacrés à la mode et à la cuisine, « La femme, la militante » discute de la place des femmes dans la société et au sein même du parti.

Le quotidien de la S.F.I.O., Le Populaire, inscrit le thème de « la femme » dans les préoccupations de sa ligne éditoriale. La femme ? Plus exactement, celle-ci apparaît, dans les années 1920, au travers d’une rubrique hebdomadaire s’intitulant « La vie ménagère ».

Cette rubrique, si elle accueille des articles ou entrefilets ponctuels, se décline en plusieurs sous-rubriques, que le lecteur ou la lectrice retrouve chaque semaine ou presque : « Le repassage à la maison », « La mode » (signée de Brigitte), « Les bonnes recettes culinaires », « Les conseils du Docteur » (signés du Dr Weill-Raynal). Derrière ce « Docteur » se cache une inspectrice départementale de la santé dans l’Oise, et inspectrice principale de santé, la militante socialiste Sarah Weill-Raynal – dont le prénom ne figure donc pas en signature.

S’ajoutent notamment à ces sous-rubriques des « Détails nouveaux » (Signé de La Fouine), dans lesquels, par exemple le 1er décembre 1929, on indique :

« Le chapeau s’assortit moins que par le passé à la robe ou au manteau ; ainsi un ensemble marron s’éclaircit souvent d’un couvre-chef beige. »

Sans oublier un courrier des lecteurs, ou plutôt des lectrices, probablement appelé pour cette raison… « Petit courrier ».

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

À « La vie ménagère » succède, le 20 avril 1930, une grande rubrique « La femme et le foyer » : elle paraîtra pendant un peu plus de trois ans en page 4 du quotidien, le dimanche. On y retrouve d’anciennes sous-rubriques ayant eu cours précédemment : « La mode » (toujours signée de Brigitte) ; « Recettes culinaires » (signé de Mlle Cordon bleu) ; non plus des « conseils » mais « Les propos du Docteur » (toujours signés du Dr Weill-Raynal). On y retrouve aussi le « Petit courrier », où l’on s’échange des conseils, par exemple le 8 janvier 1933, « la formule d’une lotion pour cheveux secs […] », ou, le 14 septembre 1930 : « Oui, le boléro se portera encore cet hiver et votre manteau ne sera pas du tout démodé. »

Y sont dispensés des « Conseils ménagers », où l’on explique par exemple le 21 février 1932 comment « éplucher les oignons sans pleurer ». Des sous-rubriques ponctuelles délivrent des avis sur « Le nettoyage des vêtements » ou comment se comporter « Au jardin », dernière thématique pouvant être déclinée suivant les numéros sous d’autres titres plus précis, tel que des « Soins à donner aux fleurs » (21 février 1932).

À côté de ces différentes sous-rubriques constantes ou ponctuelles nourrissant « La femme et le foyer » sont publiés de petits articles sur des sujets de société questionnant la place de la femme dans celle-ci. Par exemple, le 20 avril 1930, on s’interroge qu’une femme ne puisse pas être commis greffier. Ceci tient notamment au fait que :

« Parmi les conditions d’admission aux fonctions de greffier, figure l’obligation d’avoir satisfait aux lois sur le recrutement : cela écarte donc une candidature féminine. »

La présence de ce type d’article de commentaire semble relever d’une imprégnation de plus en plus politique donnée à cette page, et on commence d’ailleurs à y rencontrer des signatures de responsables femmes clairement identifiées.

Germaine Degrond, qui signe des articles en tant que « secrétaire déléguée de la Fédération de Seine-et-Oise » y livre par exemple le 21 février 1932 le « Point de vue d’une villageoise ». Publiant dans Le Populaire des contes et nouvelles, Germaine Degrond (1894-1991) est, selon le Maitron-en-ligne, « officiellement rédactrice au Populaire de 1930 à 1940 […] » et y dirige la page de la femme. Commence, également, à y être publiée, inaugurée par cette dernière le 26 juin 1932, la « Tribune des femmes socialistes » – pendant probable à la « Tribune du Parti », où s’expriment les différentes tendances de celui-ci – qui contribuera à la richesse de cette page et de celle qui naîtra un an et demi après.

« Lectrices – Faites lire notre page féminine », interpelle une publicité située en page 4, le dimanche 15 octobre 1933. Une semaine auparavant, une page cette fois-ci entièrement consacrée à la femme est en effet apparue, intitulée : « La femme, la militante ». Au fil des mois la police et la typographie de son titre seront modifiées, sa place dans le journal se déportera tantôt à la page 5 tantôt à la page 6, pour finalement se fixer à la page 8, dernière page du journal qu’elle ne quittera plus – place attestant très probablement de son succès.

C’est de cette page dont nous allons entretenir désormais le lecteur, jusqu’à sa disparition courant 1939.

Comme précédemment, des rubriques ou articles peuvent apparaître de façon épisodique. Une rubrique « Quelques détails » exerce ses conseils pendant plusieurs mois, pour revenir sous d’autres formes. Si François-Paul Raynal (1902-1964), journaliste et écrivain, peintre et illustrateur, donne à lire des « Contes et nouvelles » comme nombre de ses homologues, le Dr. Weill-Raynal y officie, elle, avec constance, et toujours sans son prénom, tenant d’abord une « Chronique médicale » puis, plus tard, des « Propos du docteur ».

Le caractère plus politique donné à la page « La femme, la militante » n’oblitère pas pour autant « La mode », désormais signée « Germaine », prénom derrière lequel surgit quelque temps après sous son identité complète Germaine Degrond. Elle y dispense toutes sortes de conseils, le 8 décembre 1935, sur les chapeaux, le 14 novembre 1937 ou le 30 janvier 1938, sur les manteaux, le 13 février 1938 sur les robes, etc. N’omettant pas, le 13 novembre 1938, le marquage politique que peut recéler cette mode, tout en lui attribuant des vertus pour évoluer dans la société ; des vertus toutes féminines :

« Dans cette page hebdomadaire, nous ne perdons jamais de vue le budget modeste de la travailleuse, d'autant moins qu'elle est toute proche de nous. […]

Qu'on ne dise point : c'est impossible. Il est toujours possible à une femme de trouver le moyen d'être coquette et celle qui traîne tout le jour en savates et tablier souillé est sans excuses.

Employée, ouvrière ou ménagère doit avoir le souci de sa tenue ; un soupçon de coquetterie embellit et donne du charme à la plus modeste. »

Germaine Degrond, rédactrice au Populaire et femme politique - source : Assembléenationale.fr
Germaine Degrond, rédactrice au Populaire et femme politique - source : Assembléenationale.fr

Les conseils en matière de mode envahissent d’ailleurs la page, que ce soit par des rubriques ou divers articles. « Un peu de tout », le 14 novembre 1933, informe :

« On annonce que le singe fait une réapparition, c’est une fourrure plus décorative que confortable. »

« Coup d’œil aux vitrines », le 13 novembre 1938, prévient :

« Les parapluies de tissu imperméabilisé et transparent se font en toutes teintes, mais méfiez-vous du vert qui donne au visage un air cadavérique. »

« La mode » ne cesse de prendre de l’importance dans cette page, et, aux alentours de 1938, elle va même être associée à son titre : « La femme, la militante, la mode », même si ce titre va osciller, cette année-là, avec « La femme », « La mode – La femme ». On semble avoir beaucoup de difficulté à se décider…

La cuisine occupe toujours une place de choix, ce qui se traduit notamment par la publication de nombreux articles ponctuels, tel le 8 décembre 1935, « Quelques bonnes soupes » (signé Victoire), le 14 novembre 1937, « Avec les croûtes de pain », ou le 13 novembre 1938, « À la cuisine ». Les « Propos du docteur » peuvent même être de matière culinaire, comme le 30 janvier 1938, où Sarah Weill-Raynal se préoccupe de « Quelques types de menus sains ».

La cuisine, c’est aussi le foyer et la façon de se comporter dans celui-ci. Une rubrique « Économie ménagère » indique par exemple le 15 octobre 1933 comment il faut procéder pour « balayer vos tapis » ; une rubrique « Notre foyer » explique, le 14 novembre 1937 : « Pour dégraisser une bouteille ayant contenu de l’huile, la nettoyer avec du marc de café et de l’eau chaude. » En outre, au gré des articles, des recommandations physiques sont égrenées, tel celle, le 8 décembre 1935, de « Savoir s’asseoir » :

« La plupart des ménagères restent debout une grande partie de la journée : pour éplucher les légumes, pour préparer le repas, pour faire la vaisselle, etc.

Elles augmentent ainsi leur fatigue par une sorte de manie qui leur fait croire “qu’on travaille plus vite quand on est debout”. »

La femme, c’est aussi la mère, laquelle n’est bien entendu pas omise, et ce principalement au travers d’articles consacrés aux enfants. Une planche de dessins, « Les aventures de Dédé et Doudou », que le lecteur du Populaire connaît pour l’avoir lue antérieurement à d’autres endroits du quotidien, figure désormais en bas de page, précédée du sur-titre « Pour nos enfants ». Plus tard, un « Courrier de Doudou » surgira.

Une rubrique intitulée « L’enfant-Le foyer », déclinée en deux sous-rubriques, « Cuisine familiale » et « Les avis de tante Céline », apparaîtra à un moment donné, et on pourrait multiplier les exemples. Même la rubrique « La mode », de Germaine Degrond, se consacre, le 22 janvier 1939, aux « enfants » :

« Au-dessus des convulsions naturelles ou sociales, au-delà de toutes les misères humaines, depuis l'origine des mondes, le visage de la “MÈRE” apparaît lumineux.

Et c'est toujours vers elle que petits et grands tournent leur regard, tendent leurs mains suppliantes lorsqu'un chagrin les étreint.

Pourquoi donc des jeunes filles, des jeunes femmes, bâties pour donner la vie, décrètent-elles : “Je ne veux pas d'enfant !”

Oui, l'existence est difficile aux travailleurs ; avoir des gosses cela coûte cher, mais entre une grande nichée à laquelle on ne peut faire la vie heureuse et l'absence totale, il y a place pour un ou deux petits et les sacrifices qu'ils coûtent sont si largement compensés par les joies qu'ils procurent ! »

En somme, la « page féminine » du Populaire témoigne des débats sur la question des femmes à l’intérieur même du parti socialiste, et surtout, des différences de positionnement entre les militantes. Des militantes qui, au milieu de « La mode » et autres conseils culinaires et ménagers, n’en oublient pas la politique et, pour certaines, l’écrivent haut et fort. On retrouve ainsi la présence régulière d’un article sur un sujet d’actualité et/ou de réflexion.

Par exemple, Hélène Epstein, qui sera secrétaire du journal La Tribune des femmes socialistes dès sa création en 1936, s’inquiète, dans Le Populaire du 15 octobre 1933, de « l’indifférence des femmes » à l’égard de la politique. Défendant que cette dernière « est le reflet de la vie économique dont tout être humain subit les conséquences », elle analyse :

« On peut, évidemment, trouver une explication à cette passivité, au premier abord inexcusable : la plupart des femmes, si on se reporte au passé, menaient une vie paisible, n'ayant souci que de leur intérieur et étaient éloignées par les lois et les mœurs de toute activité politique et sociale.

Mais, aujourd'hui, poussées par des conditions d'existence peu clémentes, elles devraient, semble-t-il, se pencher davantage vers les problèmes vitaux, vers les phénomènes économiques, dont directement ou d'une façon indirecte elles sont les victimes.

Les femmes, aussi bien celles qui travaillent au dehors que celles qui restent dans leur foyer, toutes, elles se trouvent en face des calamités inhérentes au régime capitaliste : misère, chômage, insécurité du lendemain, et toutes, elles souffrent moralement des menaces de guerre. »

Cette préoccupation sur l’engagement des femmes se lit souvent dans cette page, et principalement dans la rubrique « Tribune des femmes socialistes » dont nous avons parlé antérieurement. La professeure et militante socialiste Émilie Lefranc (1903-1970) y signe, le 14 novembre 1937, une tribune « Pour celles que “la politique” n’intéresse pas » :

« Combien de fois, même dans nos milieux ouvriers, même dans l'entourage familial des militants, n'entendons-nous pas les femmes lancer cette réplique : “Moi, la politique ne m'intéresse pas.” Qu’elles ne tirent pas fierté d'une telle attitude !

En fait, deux conceptions ont toujours coexisté, selon les classes sociales : la conception de la femme-objet de luxe ; la conception de la femme-servante. »

Mais si Emilie Lefranc peut écrire que, « Par sa conception de la femme, l'homme est donc en partie responsable de l'apathie féminine », elle se demande si, « par sa nature même, la femme n'est pas destinée à ce repliement que nous lui reprochons » :

« Et c'est là qu'apparaît la mesure à garder. Certes la nature masculine est beaucoup plus portée vers l'activité extérieure, vers l'effort collectif, par suite vers la vie politique. Aussi serait-il ridicule et vain de vouloir faire de la femme une réplique de l’homme.

Toutes ne sont pas appelées à déployer une activité politique semblable à celle des hommes. Mais en quoi cela les dispenserait-elles de comprendre dans ses réalités profondes la vie politique et d'apporter à l'énergie masculine l'appoint, non négligeable, de leur collaboration ? »

Une dénommée Charlotte Bonnin, quelques mois après, le 13 février 1938, s’inquiète, elle, de l’investissement des femmes dans le syndicalisme. Ce, dans le cadre d’une Commission d’études économiques constituée par le Comité National des Femmes socialistes (créé en 1931), « chargée de s'occuper des salariées ; leurs conditions de travail, leurs salaires, l'organisation de leurs loisirs […] » :

« En ce qui concerne le travail et les salaires féminins, disons tout de suite que nous ne voulons pas nous substituer aux organisations syndicales, bien au contraire.

Notre intention est de démontrer à nos camarades femmes qu'il est de leur devoir, qu'il est de leur intérêt, de rejoindre le syndicat de leur profession. »

Cette tribune est également l’occasion de rendre compte de la lutte internationale des femmes, et de l’insuffler. Le 23 octobre 1938, le Présidium du Comité International des Femmes de l’Internationale Ouvrière Socialiste s’est réuni à Bruxelles. Suzanne Buisson (1883-1944[?]), y est présente.

Membre suppléante de la Commission Administrative du Parti socialiste, elle est « longtemps secrétaire du Comité national des Femmes socialistes, et directrice de la page hebdomadaire du Populaire, "La femme, la militante" ». Elle rend compte de la réunion bruxelloise dans Le Populaire du 13 novembre 1938, moyen pour elle de souligner en conclusion qu’elle aura « l’occasion de préciser ultérieurement la vaste action de solidarité internationale que les femmes de notre section française auront à cœur de réaliser ».

« Solidarité internationale » qu’une autre signature récurrente de cette « Tribune des femmes socialistes » convie avec vigueur à de nombreuses occasions. Il s’agit d’Andrée Marty-Capgras (1898-1963), professeure de Lettres, membre de la commission exécutive de la Fédération de la Seine et secrétaire adjointe du Comité national des Femmes socialistes. Le 26 juin 1938, elle informe sur l’exécution à la hache d’une militante allemande, Liselotte Hermann, dont les lecteurs « ont déjà été informés » par « quelques lignes émouvantes de Magdeleine Paz ». Elle conclut :

« Vraiment, ce qui se passe dans le IIIe Reich n'est-il pas de nature à émouvoir les femmes de notre pays ! Et que faudra-t-il pour leur donner l'amour de la liberté, le respect de la démocratie, et – ce qui est mieux – la volonté de défendre l'une et l'autre dans le Socialisme ! »

La « page féminine » du Populaire s’interrompra courant juin 1939. Elle aura été le lieu d’un foisonnement d’idées et de débats qui en dit long sur l’histoire des femmes à l’intérieur du parti socialiste et en dehors de celui-ci, sur leur engagement en politique, genré ou universel. Sur, aussi, l’émancipation dont nombre d’entre elles faisaient déjà preuve, et dont les écrits, sont, à ce sujet, une source d’une grande richesse.

Anne Mathieu est maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à l’université de Lorraine, à Nancy. Elle dirige la revue Aden et le site internet Reportersetcie.