Aux États-Unis, "d'abominables lynchages" | Retronews - Le site de presse de la BnF
Chronique

Aux États-Unis, "d'abominables lynchages"

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le par - modifié le 14/08/2017
Le Petit Journal Supplément du dimanche du 7/10/1906 - Source : BnF RetroNews

Entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, la haine raciale entretenue par le Ku Klux Klan donne lieu à une violence inouïe contre les Noirs. La presse française s'en fait volontiers l'écho.

4000 noirs ont été exécutés sans jugement aux États-Unis entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle selon une étude de 2015 de l’association américaine de défense des droits de l'homme, l'Equal justice initiative, réévaluant de plusieurs centaines de nouveaux cas les précédentes estimations.

Fusillades, pendaisons, noyades, supplices du feu, mais aussi mises en scène macabres, corps marqués au fer des lettres KKK ou badigeonnés de goudron bouillant puis couverts de plumes... Ces actes de torture et exécutions sommaires ont pour une large part été perpétrés ou encouragés par le Ku Klux Klan, né sur les ruines de la guerre de Sécession.

L'organisation, créée en 1865 par des officiers sudistes hostiles à l’abolition de l’esclavage et aux droits civiques accordés aux noirs, prône alors la suprématie de la race blanche et se livre à des campagnes de lynchage d'une violence inouïe.

En France, les informations concernant les "lynchages de nègres" apparaissent dans la presse à partir des années 1890.

En 1904, L'Humanité dresse un état des lieux de la ségrégation qui sévit outre-Atlantique :

"Quelques exemples récents de lynchage de noirs aux États-Unis ont montré combien les questions de couleur et de race demeurent vivantes sur la terre de Washington. On s'imagine difficilement en effet à quel point est parvenue la persécution des Noirs dans les États du Sud."

Et le journaliste d'énumérer :

"En Virginie, blancs et nègres ne doivent s'asseoir côte à côte dans le même tramway. En Tennessee, les noirs ne peuvent pas faire partie du jury et les lois ordonnent la séparation des races sur les voies ferrées. Dans un autre État, tout récemment, un pasteur protestant de couleur qui stationnait dans un wagon « blanc » fut saisi et fouetté par les autres voyageurs.

Un mulâtre ne peut pénétrer dans les temples destinés aux blancs. Les enfants noirs fréquentent des écoles spéciales pour les noirs. Presque tous les États, même ceux du Nord, défendent le mariage entre blancs et noirs. À New-Jersey, les gens de couleur ne peuvent pas se baigner dans l'Océan aux mêmes heures que les blancs. Enfin, touchant exemple de fraternité évangélique, les associations chrétiennes de jeunes gens sont impitoyablement fermées aux noirs. Et cette servitude pèse sur plus de dix millions de nègres."

Aux États-Unis, les journaux locaux assurent la publicité des lynchages, qui deviennent un véritable argument de vente : photos chocs et textes à sensation se multiplient, donnant à voir de manière toujours plus spectaculaire la violence envers les Noirs. Les photos des scènes de torture peuvent s'acheter séparément et, au début du XXe siècle, des cartes postales illustrées voient même le jour...

De leur côté, les journaux français s’émeuvent régulièrement des "horribles lynchages" pratiqués outre-Atlantique... tout en ne se privant pas de faire leur le slogan américain "If it bleads, it leads" ("Le sang c’est vendeur").

En 1906, c’est une véritable scène de guerre que décrit Le Petit Journal, qui y consacre aussi une spectaculaire couverture. La ville d'Atlanta est alors à feu et à sang après la publication dans les journaux locaux d'informations faisant état d'"attentats contre des personnes de race blanche" :

"Aussitôt, une fureur s'empara de la foule qui se mit à parcourir les rues en poussant des cris de mort. Comme obéissant à un plan concerté à l'avance, les manifestants, concentrés devant les bureaux des principaux journaux, se partagèrent en bandes qui se précipitèrent vers les différents quartiers habités par les nègres. (...)

Les manifestants arrêtaient les hommes et les femmes de couleur qu'ils rencontraient et les battaient à mort. Sur certains points de la ville, la populace blanche dévasta plusieurs boutiques de barbiers nègres qui furent traînés dans les rues et massacrés. Un grand hôtel, qui emploie des domestiques nègres, fut envahi par la foule qui maltraita les hommes de couleur et tenta de mettre le feu à l'hôtel. Le pillage se concentra dans une rue où se trouvent de nombreux magasins appartenant à des nègres. Ces sanglants désordres se prolongèrent toute la nuit."

"En 55 ans, 4 674 nègres ont été brûlés !" titre en 1937 Paris-Soir, dont l’envoyé spécial en Alabama raconte sa rencontre avec un dentiste noir, "un nègre intelligent et cultivé qui souffre dans sa chair toutes les souffrances de sa race" qui entreprend de lui montrer toute la documentation qu'il a accumulée sur les cas de lynchage. Avant de conclure :

"Tant que le lynchage existe, la société elle-même est en danger. Tant qu'on laisse la populace agir à son gré, on n'a aucune garantie que cette populace n'annihilera pas un beau jour la société elle-même."