Théophraste Renaudot et la Gazette | Retronews - Le site de presse de la BnF
Chronique

Théophraste Renaudot et la Gazette

le par
le par - modifié le 02/05/2018
Théophraste Renaudot ; Recueil des gazettes de l'année 1631

C'est avec La Gazette que tout commence. Le premier journal français, qui paraît en 1631, vivra presque trois siècles. L'historien des médias Patrick Eveno nous en raconte la genèse et le long parcours.

 

La presse périodique apparaît au début du XVIIe siècle. La première feuille d’information à périodicité irrégulière, Les Nouvelles récentes (Nieuwe Tydinghen), est publiée à partir de 1605 à Anvers. Dans les années suivantes, le mouvement gagne l’Europe rhénane (Bâle, Francfort, Strasbourg, Amsterdam, Cologne) et s’étend à l’ensemble de l’Europe du nord-ouest, de Londres à Florence en passant par Paris, Genève ou Venise.

Le premier hebdomadaire est fondé à Londres en 1622. Les pays protestants jouent ici un rôle prépondérant dans la mise en place de ce processus. On assiste bientôt à la multiplication de fascicules généralement hebdomadaires, appelés les « courants » (curents en Angleterre, coranti en Italie), dont le titre fait référence au flux de l’information.

 

Rupture avec les publications antérieures

Théophraste Renaudot (1586-1653), le créateur du premier journal français, est également le père du journalisme français. Sa vie et son œuvre ont donné cours à des interprétations divergentes : certains mettent l’accent sur sa créativité et sa réussite, d’autres sur sa proximité avec le pouvoir politique. En quelque sorte, on trouve dès l’origine du journalisme français les débats qui agitent encore la presse. Le premier numéro de La Gazette paraît le vendredi 30 mai 1631. C’est un hebdomadaire de quatre pages in-quarto (15,3 cm de large sur 23,3 cm de hauteur).

Les nouvelles y sont classées chronologiquement ; la date et le lieu d’origine de l’information sont mentionnés dans la marge. La Gazette rompt avec les publications occasionnelles et les « nouvelles à la main », racontant les potins de la Cour ou des faits divers. Surtout, elle tranche avec les libelles qui circulent dans la capitale.

C’est un véritable journal, qui recense des nouvelles fraîches et paraît à périodicité fixe à destination d’un large public. Le terme « gazette » vient de l’italien gazzetta, qui désigne une petite pièce de monnaie vénitienne avec laquelle on achète la feuille d’avis imprimée.

 

Une information claire et circonstanciée

Protestant né à Loudun, Théophraste Renaudot est médecin et entrepreneur. Auteur en 1610 d’un Traité sur la condition des pauvres du Royaume, il est présenté à Louis XIII, devient son médecin, puis est nommé Commissaire général des pauvres en 1618. En 1630, il installe un « Bureau d’adresse » pour faire se rencontrer les employeurs et les demandeurs d’emploi. Le privilège royal, accordé par ses protecteurs Louis XIII et le cardinal de Richelieu, lui permet de lancer La Gazette l’année suivante.

Le journal se vend bientôt à 1 200 exemplaires à Paris et est réédité en province. Objet de nombreuses imitations et contrefaçons, La Gazette est un succès qui assure la prospérité et la notoriété de la famille Renaudot.

Théophraste Renaudot développe sa vision du journalisme : « Les gazettes seront maintenues par l’utilité qu’en reçoivent les particuliers et le public ». Les gazettes trouvent leur raison d’être dans la suppression des faux bruits (rumeurs), en assurant une information claire et circonstanciée. Les gazettes sont utiles aux pouvoirs, mais aussi aux personnes privées qui peuvent gérer leurs occupations en fonction de l’actualité notamment en temps de guerre. « Un grand nombre de nouvelles courent sur la place, il faut les vérifier et rechercher la vérité ».

 

« Une seule chose ne céderai-je à personne, en la recherche de la vérité, de laquelle cependant je ne me fais pas garant. »

 

Les périodiques réguliers demeurent fort limités jusqu’à la veille de la Révolution : La Gazette de France, détenue par les descendants de Théophraste Renaudot, domine le marché des nouvelles grâce à ses informations nationales et internationales et grâce à ses annonces, Le Journal des savants, mensuel scientifique et littéraire, et Le Mercure de France, mensuel culturel, forment l’essentiel de la presse française avant 1789.

Mais les créations de titres sont nombreuses, environ 900 titres au XVIIIe siècle, à périodicité et durée de vie extrêmement fluctuante. Les tirages dépassent rarement le millier d’exemplaires. En 1787, La Gazette est reprise par Charles-Joseph Panckoucke, imprimeur éclairé qui mise sur le développement du marché de la presse, propriétaire également du Mercure de France depuis 1778. La Gazette tire à 12 000 exemplaires par semaine, tandis que les réimpressions provinciales atteignent 15 000 exemplaires. Elle devient quotidienne sous la Révolution.

 

Foncièrement royaliste

Soumise au pouvoir politique sous le Directoire et l’Empire, elle reste foncièrement royaliste, notamment sous la Restauration et sous la direction de l’abbé de Genoude. Elle atteint 11 000 abonnés autour de 1830, mais ses positions légitimistes font tomber le tirage du quotidien à moins de 5000 exemplaires en 1837 et à 3000 en 1846.

La Gazette passe alors de main en main : propriété du baron de Lourdoueix, puis de Gustave Janicot, propriétaire et directeur de 1861 à 1910, La Gazette récupère une partie des abonnés des journaux légitimistes en faillite (L’UnionLe Moniteur universel) ce qui lui permet de maintenir le tirage à 6000 de 1861 à 1880, mais il faiblit entre 3000 et 5000 en 1910-1912.

En 1905, Janicot refuse de vendre son journal à Charles Maurras, ce qui conduit ce dernier à lancer L’Action française en 1908. Mme de Lasalle, héritière de Janicot, tente de moderniser le journal et d’attirer une clientèle plus large en le vendant 5 centimes (elle était vendue 20 centimes en 1911), mais les difficultés de la guerre la contraignent à saborder le journal le 30 septembre 1915.

 

Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Histoire de la presse française, de Théophraste Renaudot à la révolution numérique, Flammarion, 2012

Cet article fait partie de l’époque : Grand siècle (1631-1715)