Mutineries et question nationale en 1918 : les marins de Cattaro | Retronews - Le site de presse de la BnF
Chronique

Mutineries et question nationale en 1918 : les marins de Cattaro

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le par - modifié le 27/08/2018
Une reunion de mutins à bord d’un bateau austro-hongrois sur la baie de Kotor en février 1918 - Source Wikicommons

Février 1918, une révolte des marins austro-hongrois éclate dans les bouches de Cattaro (Kotor). Dans le lent écho qu'en donne la presse française, les revendications d'insuffisances alimentaires et de classe se mêlent de fortes aspirations nationales. Une chronique de l'historien Nicolas Offenstadt.

La mer Adriatique n’est pas un front central de la Grande Guerre, ni le terrain de grandes batailles navales. Elle est cependant au coeur d’importants enjeux stratégiques et des combats s’y déroulent entre la marine italienne et la marine austro-hongroise, notamment sous forme de raids. Cette dernière y dispose du port de Cattaro (Kotor, aujourd’hui au Monténégro), favorablement situé au fond d’une rade. 



Début février 1918, des milliers des marins s’y révoltent pour dénoncer l’insuffisance de la nourriture et la mauvaise qualité du ravitaillement. Ils s’indignent également des privilèges des officiers et de leurs familles qui reçoivent des rations bien meilleures et exercent un pouvoir arbitraire.

Les grèves à l’arrière se multiplient et les ouvriers des arsenaux participent à la révolte. C’est là un contexte d’ensemble. 

Parmi les marins, sensibles aussi au piétinement des négociations avec la Russie, il y a de nombreux Slaves du Sud (Croates, Slovènes) aux fortes aspirations nationales. Ils sont d’ailleurs surreprésentés dans la Marine austro-hongroise, pour des raisons géographiques : 34% des marins, soit environ quatre fois plus que la population linguistiquement rattachée. Le pourcentage des marins croates et slovènes poursuivis après la mutinerie est encore supérieur. À Cattaro, luttes sociales, aspiration à la paix, et question des nationalités s’entremêlent.

La révolte commence le 1er sur le Saint-Georges où l’équipage prend le contrôle du bateau, hisse le drapeau rouge et devient le centre du mouvement. D’autres équipages le rejoignent. Un comité de marins se constitue et émet des revendications politiques fortes : la paix sans annexions selon le modèle russe, le droit à l’auto-détermination des peuples, une réponse loyale aux quatorze points du Président Wilson, la démocratisation du gouvernement. En ce sens, comme le fait L'Ère Nouvelle en racontant dix ans après la mutinerie, le mouvement peut être qualifié d’« acte révolutionnaire »

D’autres demandes touchent aux conditions de vie des marins : une approvisionnement adéquat, moins de contraintes par les officiers et des rations égales, un meilleur régime de permissions...

Le lecteur curieux qui cherchera les échos de cette mutinerie dans la presse française à partir de RetroNews constatera d’emblée qu’il n’y a pas de comptes-rendus contemporains de l’événement. Rien en février 1918. C’est plusieurs mois après seulement via des sources étrangères que la révolte est évoquée. Le commandement militaire prit en effet des mesures très strictes de censure et de limitations des communications. On en voit ici la trace. Ainsi, le récit, dans Le Radical du 16 mai 1918 reconstitue la circulation de l’information.

 

Les nouvelles arrivent en Italie, où d’ailleurs se sont réfugiés des marins insurgés. De là, elles se diffusent chez les Alliés et par un journaliste anglais, du Times, qui est ici repris. La narration met en valeur implicitement l’opposition entre les groupes dominants de l’empire austro-hongrois - « les éléments allemands et magyars restés en dehors du mouvement » - qui permettent de réprimer la révolte et les mutins, en creux les minorités (slaves) qui en sont à l’origine, ce qui est trop schématique. La description de la mutinerie est assez précise mais incomplète, en particulier rien ne semble filtrer sur les exécutions qui l’ont conclu. L’Ouest-Éclair donne l’information le lendemain à partir de la même source anglaise et souligne également l’opposition des nationalités, « l’élément teuton » s’opposant aux mutins. 

Deux mois après, le 27 août, c’est à partir de la Suisse, neutre, et du journal le Volksrecht que Le Petit Parisien informe ses lecteurs de la mutinerie, soit plus de six mois après son déroulement, d’une matière encore sommaire. Il y revient peu après spécifiant que les marins slaves furent rejoints par les Allemands et les Hongrois. 

Très vite la riposte et la répression s’organise, notamment à partir de batteries côtières, et de l’arrivée de bateaux fidèles au commandement. La tension est forte, les risques d’affrontement considérables. Le socialiste Julius Braunthal, opérant dans une batterie à Lastva, raconte dans ses souvenirs (In search of the Millenium), que, de sympathie avec les mutins, la seule chose qu’il put organiser fut que les tirs ne touchent pas leur cible. Les marins se divisent et finissent pas se rendre. 40 passent en cour martiale et 4 sont exécutés, un allemand des régions tchèques, et trois slaves du sud. Les procédures continuent.

Dans l’Empire, désormais, la critique de la guerre et l’aspiration des nationalités à l’émancipation marqueront les révoltes des soldats. 

 

Nicolas Offenstadt, historien, maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de la Grande Guerre.

 


En partenariat avec France Inter, le journal La Croix et la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale

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