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Écho de presse

Tabac, rats et pinard : quand les Poilus racontent leur vie quotidienne au front

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le par - modifié le 08/02/2019
Soldats français dans une tranchée de première ligne en Argonne, Agence Rol, 1915 - source : Gallica-BnF
Soldats français dans une tranchée de première ligne en Argonne, Agence Rol, 1915 - source : Gallica-BnF

L'ennui, les poux, la nourriture, l'alcool... Dans les journaux de tranchée, les Poilus décrivent avec humour leur quotidien. Une façon de conjurer par le rire l'horreur des combats.

Comment lutter contre l'angoisse et le désespoir, lot quotidien des « Poilus » envoyés aux front pendant la Première Guerre mondiale ? Face à la mort qui rôde chaque jour, les journaux de tranchées, que les soldats écrivent eux-mêmes, leur offrent un moyen d'exorciser par le rire l'atrocité de leur condition.

 

Rares sont les sujets de la vie quotidienne à ne pas faire l'objet de multiples textes, poèmes ou dessins humoristiques. Parmi les premières préoccupations des Poilus, l'hygiène. Les références aux nuisibles sont ainsi constantes. Le pou, en particulier, est un sujet privilégié d'étude et de plaisanterie. Dans La Vie poilusienneon lit en janvier 1916 :

« Le pou est brave. Vous le trouvez en première ligne dans la chemise du poilu. D'une témérité folle, il monte à l’assaut, entre parfois le premier dans la tranchée ennemie, résiste sans broncher aux bombardements les plus furieux [...].

 

Le pou est bon citoyen. Il suit le précepte : “Croissez et multipliez”, et même en première ligne, il remplit ses devoirs, en faisant d'innombrables enfants, non pour la satisfaction d’appétits luxurieux, mais pour le développement de sa race. »

Tandis que Le Petit écho du 21e régiment d'infanterie consacre à ces insectes un poème entier :

« Ils sont vaillants les petits poux,

 

En avant ! dit le capitaine.

 

Alors commence un grand remous

 

Sur les flancs et sur la bedaine.

 

Ils attaquent, points durs, points mous,

 

Points barbelés, rien ne les gêne ;

 

Ils sautent par-dessus les trous... »

Archives de presse

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Autre animal « star » des journaux de tranchée, le rat (le « gaspard » en argot des tranchées). L’Écho des guitounes lui consacre en avril 1916 un article rempli de calembours :

« Outre les rats terriens, il existe des rats d’eau de mœurs aquatiques. Nous citerons pour mémoire le rat d'eau de la Méduse, trop connu pour qu’il soit nécessaire d’insister.

 

Les rats terrestres offrent une grande variété d’espèces qui se différencient par leur habitat. Parmi les plus connues, rappelons les Rats de cave, les Rats Moneurs, qu’on trouve dans les cheminées, les Rats Navales, à Madagascar, les Rats pides sur les voies ferrées, les Rats Dicaux au Parlement, [...]

 

Les rats vageurs dans l’armée allemande, les rats pierres, qui sont très durs, les Rats dits “ateurs” qui dégagent de la chaleur et ne se rencontrent guère que dans les maisons modernes, les rats dits “ogrammes” qui pullulent dans les postes de T. S. F., etc. »

Dans Le Nonante, un certain « Vatel » propose avec humour une recette pour cuisiner l'omniprésent rongeur :

« Prendre un rat ; enlever la peau en ayant soin de laisser intacte la queue, qui est un morceau de choix. Faire un roux et cuire à feu doux. Mélanger intimement avec des haricots bien cuits. Vous obtenez ainsi un rat goût de mouton. »

La nourriture est en effet un sujet de plaisanterie très prisé. Les fausses recettes imaginées par les soldats sont ainsi un moyen de rire de la monotonie des repas servis dans les tranchées. En août 1918, Le Poilu saint-émilionnais imagine par exemple une fausse recette de canard :

« Canard sauté aux ripes.

 

— Vous apprivoisez un canard et lui apprenez à sauter à la corde. Quand il le fait seul, vous choisissez le moment où il est en transpiration et le faites sauter avec un léger pétard de cheddite. Vous ramassez les morceaux dans une pelle. Vous faites mariner dans de l’eau de Botot. Vous servez sur canapé de ripes d’ormeau, légèrement revenues à la poêle dans deux cuillerées à soupe de “philopode”. Vous servez chaud. »

Autre thème récurrent : le vin. L'alcool est pendant la guerre l'un des seuls exutoires des soldats, comme l'écrivent les rédacteurs de La Vie poilusienne en 1916 :

« Jamais les civils – et je dis ceci de la façon la plus... civile du monde – ne pourront s'imaginer l'engouement que les poilus ont pour le vin, cette liqueur exquise plus connue sous le dénominatif mirifique de “pinard”. Le pinard ! C'est le summum des béatitudes de la vie poilusienne faite ordinairement de tourments, de privations et de souffrances multiples... […]

 

Ici, sur le front, c'est le pinard rouge qui recueille le plus de suffrages. Il reflète le sang généreux versé par nos frères d'armes et nous incite à les venger ; il est le symbole vivant, tangible et irrécusable du sacrifice noblement consenti, et c'est dans sa limpidité bleutée que se mire l'azur céleste, synonyme d'idéal et d’Espérance. »

Le Filon, en 1917, publie quant à lui les paroles d'une chanson de tranchée intitulée « Vive le pinard » :

« Sur les chemins de France et de Navarre,

 

Le Poilu chante, en portant son bazar,

 

Une chanson héroïque et bizarre,

 

Dont le refrain est “Vive le Pinard”.

 

Refrain

 

Le Pinard c'est de la vinasse,

 

Ça réchauffe là où que ça passe,

 

Vas-y Bidasse, remplis mon quart

 

Vive le Pinard ! Vive le Pinard ! »

Comme le vin, le tabac fait lui aussi partie des rares réconforts apportés aux soldats. Mais il est souvent difficile de s'en procurer, comme en atteste cet article satirique paru en 1918 dans En bordée, le « supplément hypocondriaque » du journal Le Col bleu :

« Voici les conditions qu’il faut remplir pour obtenir de nos débitants une maigre distribution de l’herbe importée en France par le bon Nîmois, Jean Nicot :

 

1° Être vacciné contre la grippe espagnole ; [...]

 

3° Avoir parmi ses connaissances un homme politique notoire, dont on montrera la photographie dédicacée ;

 

4° Prouver que l’on fait partie de la Ligue contre l'abus du tabac ;

 

5° S'engager à ne pas avaler la fumée ; [...]

 

8° Donner l’assurance qu’on ne crachera pas sur nos institutions »

Autre moyen d'expression souvent utilisé : la caricature. Souvent joyeuse, elle est un élément essentiel des journaux de tranchée. Le Ver luisant publie par exemple en janvier 1917 des dessins humoristiques de Gus Bofa, célèbre illustrateur qui sera grièvement blessé au combat la même année.

Mais la caricature du front peut aussi distiller un humour très noir. En 1917, Le Filon commente ainsi l'introduction des masques à gaz dans les tranchées en parodiant la rubrique « mode » des journaux de la Belle Époque :

Grands absents de ces plaisanteries à répétition, les combats. Les journaux de tranchées ont pour fonction de divertir : ils doivent à tout prix rester légers. Même si parfois, au détour d'un article, les Poilus évoquent l'horreur absolue de leur existence, comme au travers de cet article paru en 1915 dans Le Ver luisant, « Le cafard », qui évoque avec pudeur le désespoir terrible que tous connaissent au front.

« Le cafard […]. C'est la maladie du front, nullement comparable, comme on serait tenté de le croire, à l'ennui, la lassitude ou même au spleen […]. Le diagnostic de ce mal est impossible à faire [...]. Toujours est-il qu'au moment où vous avez le microbe, votre esprit n'est plus ici [...].

 

La durée du mal est de quelques jours, une ou deux semaines parfois. Vous êtes pendant toute cette période un corps sans âme et n'allez pas croire à un défaut de courage passager, loin de là, on n'est jamais si téméraire que lorsque le cafard vous tient !

 

Ne vous vantez pas, Poilus mes frères, si vous n'en avez jamais senti les atteintes, de ne jamais l'avoir. »

 

Pour en savoir plus :

 

Stéphane Audouin- Rouzeau, Les combattants des tranchées à travers leurs journaux, Armand-Colin, 1986

 

Jean-Pierre Turbergue, Les journaux des tranchées, Éditions italiques, 1999

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