Écho de presse

Iran 1906, la première révolution du Moyen-Orient

le 31/03/2021 par Pierre Ancery
le 04/01/2018 par Pierre Ancery - modifié le 31/03/2021
Le shah Mozzafaredin partant pour l'Europe, Le Petit journal, supplément du dimanche, 4 juin 1905, source RetroNews BnF

La révolution persane de 1906, menée contre une classe dirigeante corrompue, fit de la Perse le premier pays du Moyen-Orient à se doter d'une constitution.

« Le réveil de la Perse », titre Le Temps du 28 juillet 1906. Le quotidien évoque en une l'agitation qui secoue alors ce pays millénaire qu'on n'appelle pas encore l'Iran et qui vit sous le règne de Mozaffaredin Shah, dernier représentant en date de la dynastie Qadjar au pouvoir depuis 1786.

 

« Ce pays, qui depuis tant d’années semblait appesanti d'un lourd sommeil, s’éveille et s’agite chaque jour davantage. Éveil tumultueux et agitation confuse, il faut l’avouer, mais qui annoncent pour un avenir peut-être prochain l’entrée en scène d’éléments nouveaux, avec lesquels devront compter le gouvernement du chah et la diplomatie de l’Europe. »

 

Depuis 1905, en effet, la révolte gronde dans ce pays affaibli, mené par une classe dirigeante corrompue et soumis à l'ingérence des puissances étrangères – en particulier la Russie et la Grande-Bretagne, qui se livrent dans la région à une lutte feutrée, « le Grand Jeu », au centre duquel se trouve la Perse, État tampon entre l'Asie centrale et l'Empire ottoman.

 

Un puissant mouvement constitutionnel mené par les marchands de bazar et soutenu par les intellectuels modernistes s'est donc mis en place dans le pays, dirigé à la fois contre les institutions et contre les puissances extérieures. La question de l'identité nationale est alors au centre des débats, au même titre que celle de la situation économique.

 

Le Temps explique :

 

« Tout d’abord le peuple est las d’être exploité sans merci par des gouverneurs de province qui, en quelques années de prévarication, gagnent des fortunes énormes [...].

 

On s’étonne aussi de la fâcheuse situation financière où, sans raison, plausible, la Perse se trouve réduite. Le gouvernement, qui ne s’astreint pas à l’établissement d’un budget, s’est endetté de plus de 150 millions en moins de sept ans. Et comme, dans la même période, aucune œuvre d’intérêt général n’a été accomplie ni même engagée, la gestion des deniers publics inspire quelque inquiétude.

 

Enfin le peuple persan réclame des juges. Il ne veut plus de l’organisation traditionnelle de la justice, qui, administrée par les prêtres, est aussi coûteuse aux plaideurs que profitable pour les magistrats. »

 

Fait nouveau, comme le souligne le journal, toute une partie du clergé chiite – les mollahs, traditionnellement réactionnaires – soutient la réforme constitutionnelle.

 

Le shah (que Le Temps qualifie de « bien intentionné, mais hésitant et faible ») va donc céder à la pression populaire. Il n'a sans doute pas envie de connaître le destin de son père Nasseredin Shah, assassiné par un clerc en 1896 à Téhéran...

 

Le 11 août, Le Figaro annonce que le shah a donné une constitution à la Perse :

 

« La dépêche officielle déclare que le Schah, soucieux de la prospérité et du bien-être de son peuple, a résolu de l'inviter à participer à la réalisation des réformes devenues nécessaires et a décidé à cet effet de convoquer une Chambre représentative qui sera composée de princes de la famille royale, de membres du haut clergé, de membres de l'aristocratie, de commerçants, d'industriels et des représentants de toutes les classes de la population [...].

 

La décision du Schah a été accueillie dans tout le pays par de véritables transports d'allégresse. Des manifestations joyeuses ont été immédiatement organisées dans toute la Perse, et hier soir Téhéran et les autres grandes villes ont été illuminées. »

 

La presse française voit d'un bon œil ces changements. Le Journal commente ainsi le 12 août :

 

« Un Parlement en Perse ? Pourquoi pas ? Cet état est beaucoup plus que vous ne pourriez le penser dans le mouvement de nos idées occidentales. Est-ce que les prêtres, les mullahs, ne viennent pas de se mettre en grève pour obtenir le renvoi d'un grand-vizir qui ne leur convenait pas ? C'est une catégorie de citoyens à laquelle ni M. Jaurès, ni M. Bebel n'avaient encore songé. »

 

La Perse devient ainsi le premier pays du Moyen-Orient à se doter d'une constitution et d'une Assemblée représentative aux pouvoirs étendus, le Majlis.

 

Toutefois, l'arrivée au pouvoir en 1907 de Mohammad Ali Shah, beaucoup plus autocratique que son prédécesseur (mort le 8 janvier), va compliquer la situation. Soutenu par les Russes, il fera bombarder et fermer le Majlis en juin 1908, arrêtant parlementaires et journalistes. Les forces constitutionnelles, au terme d'une douloureuse guerre civile, rétabliront la constitution en juillet 1909.