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Jean Lorrain, dandy décadent et chroniqueur du vice parisien

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le par - modifié le 09/02/2019
Portrait de Jean Lorrain par Antonio de La Gandara, circa 1900 - source : Musée Carnavalet
Portrait de Jean Lorrain par Antonio de La Gandara, circa 1900 - source : Musée Carnavalet

Dandy excentrique, écrivain drogué et noceur ouvertement homosexuel, Jean Lorrain fit trembler le Tout-Paris de la Belle Époque avec ses articles corrosifs et indiscrets. Conteur de talent, il fut aussi, dans ses récits, le peintre audacieux des marges de son époque.

Né en 1855 à Fécamp, de son vrai nom Paul Duval, Jean Lorrain fut l'un des écrivains et journalistes les plus scandaleux et les plus prolifiques de la Belle Époque. Des années 1880 à sa mort en 1906, son nom se retrouve au bas de centaines de chroniques, critiques, contes, poèmes, récits parus dans Le Journal, L’Écho de Paris, L’Événement ou encore Le Courrier français.

 

L'homme, totalement extravagant, cherchait en permanence à provoquer le scandale dans les cercles du Tout-Paris, qu'il fréquentait avec assiduité. Ouvertement homosexuel à une époque où l'homosexualité était considérée comme honteuse, drogué à l'éther, se travestissant et se fardant avec ostentation, Jean Lorrain avait très mauvaise presse auprès de ses contemporains.

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Mais sa plume était redoutée : on le savait capable de divulguer dans la presse les pires ragots et les secrets d'alcôve les plus honteux de la jet-set de l'époque. Sa rubrique à succès « Pall-Mall semaine », dans Le Journal, fut ainsi, à la fin des années 1890, le lieu où s'échouaient tous les potins de la bonne société parisienne. Le 31 mars 1897, il y révélait par exemple, de sa plume caustique, le piteux flagrant délit d'adultère du violoniste Rigo Jancsi, alors marié à la célèbre princesse Clara Ward. Une indiscrétion comme Lorrain en commit des dizaines tout au long de sa vie.

 

Le journaliste ne craignait pas de se montrer cruel. Dans une série sur les « Parisiens de juillet », on le retrouve en train d'écrire des horreurs sur les bourgeoises d'Auteuil et de Passy venues assister à un concert dans un kiosque à musique de l'Ouest parisien :

« […] vieilles dames sucrées et façonnières, toilettes violentes, toutes les dentelles dehors sur des robes à volants et des chapeaux bibi des nuances les plus tendres, et sous ces attifages de guenons savantes en mal de parures, une collection de figures de vieilles fées, mais maquillées, rajeunies, recrépies à neuf par le velouté des blancs gras et des poudres, une exhibition d'irréparables outrages savamment réparés par la cuisine des fards : sourcils au charbon, veines au crayon bleu, paupières ombrées, sourires ressemelés par les lèvres au raisin et râteliers complets à la poudre Charlait […]. »

Son indiscrétion et sa méchanceté lui valurent d'innombrables brouilles. Lorsqu'en 1896, la journaliste Séverine, qu'il avait attaquée, lui demande publiquement de « l'oublier », il répond dans Le Journal : « Oublier Mme Séverine ! Mais mes lecteurs, et moi tout le premier, ne demandent que cela. »

 

Lorrain eut ainsi maille à partir avec nombre de célébrités littéraires de son temps. Dix ans plus tôt, en 1886, son ami d'enfance Maupassant s'était reconnu dans le portrait peu flatteur que le dandy avait fait de lui dans son roman Très Russe. Maupassant le défia alors en duel, mais comme le releva L’Écho de Paris, Lorrain, par peur, renonça à se battre :

« Comme nous l'avons annoncé hier, à la suite de la publication d'un roman dans lequel M. Guy de Maupassant avait vu des allusions blessantes, pour lui, notre confrère avait envoyé à l'auteur, M. Jean Lorain [sic], ses témoins, MM. Robert de Bonnières et Henri Fouquier.

 

M. Jean Lorain ayant écrit hier soir, à M. de Maupassant qu'il n'avait voulu attaquer son honneur en aucune façon, les témoins se sont retirés et l'affaire à été ainsi arrangée d'un commun accord. »

En revanche, lorsque dans un article de 1897 Lorrain assassina le livre de Marcel Proust Les Plaisirs et les jours et révéla à demi-mot l'homosexualité de ce dernier, un duel eut lieu. Il s'acheva sans dégât, heureusement pour les deux hommes (et pour la littérature).

On aurait tort pourtant de résumer l'activité littéraire et journalistique de Lorrain à ces saillies. Fasciné par les marges, il se fit aussi l'explorateur et le chroniqueur de toutes les déviances et de toutes les perversions plus ou moins cachées du Paris 1900, qu'il documenta au fil de dizaines d'articles et de récits formant, selon l'expression d'Antoine de Baecque, une sorte de « bottin des vices parisiens » de l'époque.

 

En 1892, dans un texte intitulé « Un soir qu'il neigeait », il livre par exemple une description hallucinée du Paris nocturne de la rive gauche, gangrené par la misère et la prostitution :

« Et nous nous engagions dans la rue soupçonnée, obscure et déserte pendant des centaines de pas, d'une solitude sinistre de coupe-gorge ; elle grouillait par place d'une vermine de filles et de casquettes pontées, tassées à la devanture de louches marchands de vin ;

 

çà et là des “pstt, pstt, j'ai un bon feu chez moi” vous sollicitaient à la barrière en bois de garnis équivoques ;

 

des blancheurs de chemises et de vagues camisoles vous frôlaient au passage, et puis la ruelle s'éteignait, retombait dans la nuit, suspecte, solitaire, fuyante sous la lueur d'une lanterne falote pendue à une poulie, et là-dessus la molle, légère et silencieuse tombée de la neige, de la neige floconnant toujours. »

La prostitution et la sexualité : deux motifs récurrents dans son œuvre, que l'on retrouve par exemple dans son recueil de portraits Une femme par jour, où il ausculte le triste sort des « pierreuses » et autres « fleurs de fortifs » exploitées puis rejetées par les hommes.

 

Des thèmes qui reviennent aussi – à côté de celui, omniprésent, du masque – dans ses innombrables récits de virées sur les barrières de Paris (« Le Flamenco » en 1892), dans les bars interlopes de la capitale (« Un Vice » en 1897, et son duo d'amants éthéromanes) ou dans les fêtes décadentes organisées par la bonne société (« La Marquise Hamburini » en 1902, avec son gigolo aux « yeux d'une humidité noire »).

La prostitution est encore au centre de « M. de Mortimer », récit d'une nuit en compagnie d'un vieux client de bordel à Amsterdam, paru dans Le Journal en 1897. Lorrain y narre une scène dont les accents fantastiques rappellent les gravures du Belge Félicien Rops :

« Déborah avait empli nos verres, et lui, l'attirant au passage, l'avait assise sur ses genoux ;

 

groupe extravagant et presque tragique que cette maritorne installée à califourchon sur la cuisse maigre de cet ancêtre à tête de spectre, spectre bravache et paillardant ;

 

car il avait glissé une main sous les jupes de la fille, et de l'autre une main desséchée de momie, évidemment fort belle autrefois, mais macabre sous les lourds anneaux de cuivre doré passés à tous les doigts, il lissait ses raides moustaches teintes, et c'était presque une scène d'Holbein dans le clair-obscur irisé de ce bouge, que cette grasse fille rose trop en chair et trop blonde se frottant caressante à ce cadavre peint, corseté, maquillé, et cravaté sous son cache-nez rouge, tel un roué de la Régence, d'un flot de dentelle d'or.

 

La prostitution câlinant la Mort. »

Une veine fantastique très fin-de-siècle qui s'affirme franchement dans nombre de ses contes, eux-même souvent inspirés des visions cauchemardesques que l'éther provoquait chez lui (il les regroupa d'ailleurs en volume sous le titre Contes d'un buveur d'éther). Ainsi l'apparition terrifiante d'un monstre ailé dans la chambre du narrateur de sa nouvelle « Une nuit trouble », parue en 1892 dans L’Écho de Paris :

« Dans un brusque déploiement d'ailes, un être accroupi dans l'ombre se redressait tout à coup et reculait en ouvrant démesurément un hideux bec à goitre, un bec membraneux de chimérique cormoran ; à mon tour je reculais.

 

Quelle était cette bête ? À quelle race appartenait-elle ?

 

Hideuse et fantomatique, avec son ventre énorme et comme bouffi de graisse, elle sautelait maintenant dans le foyer, piétinant ça et là sur de longues cuisses grêles et grenues, aux pattes palmées comme celles d'un canard et, avec des cris d'enfant peureux, elle se rencognait dans les angles, où ses grandes ailes de chauve-souris s'entrechoquaient affreusement avec un bruit de choses flasques. »

Citons encore le cadavre de femme décapitée particulièrement remuant qui se manifeste au narrateur de « Réclamation posthume », publiée un peu plus tôt par le même journal :

« Et dans l'embrasure de cette porte, voilà qu'un corps de femme s'évoquait, se dressait ; un corps de femme toute nue, un corps bleuâtre et froid de femme décapitée, un cadavre de morte appuyé dans toute sa hauteur contre la porte elle-même, avec une plaie rouge béante entre les deux épaules et d'où du sang en filets noirs coulait.

 

Et la tête de plâtre pendue à la muraille regardait ce cadavre et dans le cadre obscur de la porte le corps décapité tressaillait longuement, en proie à une angoisse, et sur le tapis sombre ses deux pieds blancs, d'un blanc de craie, se convulsaient atrocement ;

 

à ce moment la tête darda sur moi son regard d'outre-tombe et je roulai sur le tapis pris d'une crise de nerfs. »

En 1901, Lorrain publie Monsieur de Phocas, roman qui concentre toutes ses obsessions et qui est souvent considéré comme son chef-d'oeuvre. À la fin de sa vie, épuisé et souffrant de l'abus d'éther et de la syphilis, Lorrain se retire à Nice, auprès de sa mère. Il meurt à 50 ans, le 30 juin 1906, l'estomac perforé suite à une tentative de lavement. L'Aurore écrit alors :

« M. Jean Lorrain est mort l'avant-dernière nuit, dans la maison de santé du docteur Pozzi. Il a succombé à une péritonite. Le brillant écrivain qui conquit une large notoriété sous le pseudonyme de Jean Lorrain s'appelait de son vrai nom Paul Duval. [...].

 

Jean Lorrain avait publié de nombreux volumes de romans et nouvelles ; son œuvre en librairie est considérable, encore qu'il n'ait pas réuni tous les articles qu'il donnait aux journaux. Lorrain a décrit tour à tour la vie de province et les mœurs curieuses des habitués des quartiers extérieurs.

 

Il se peut que cette partie de son œuvre ait pour la postérité la valeur documentaire du Satyricon. »

 

Pour en savoir plus :

 

Jean Lorrain, Souvenirs d'un buveur d'éther, préface d'Antoine de Baecque, Mercure de France, 2015

 

Philippe Julian, Jean Lorrain ou le Satiricon 1900, Fayard, 1974

 

Thibaut d'Anthonay, Jean Lorrain, miroir de la Belle Époque, Fayard, 2005

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Cet article fait partie de l’époque : Rép. radicale (1898-1914)

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