Écho de presse

Quand la République instituait le contrôle des Roms

le 03/06/2020 par Pierre Ancery
le 05/12/2017 par Pierre Ancery - modifié le 03/06/2020
Les Romanichels d'Ivry, 1908, agence Rol - source : Gallica-BnF

Le 16 juillet 1912, une loi est votée pour contrôler et surveiller les Roms en les obligeant à faire tamponner un carnet d'identité à chaque déplacement. Toute la presse s'en félicite.

Le début du XXe siècle français n'est guère clément pour les Roms (alors aussi désignés sous le nom de Tziganes, romanichels, bohémiens ou manouches). Une loi votée le 16 juillet 1912 les contraint à porter sur eux un « carnet anthropométrique d'identité » qui doit être tamponné à chaque déplacement, sous peine d'amende ou d'emprisonnement.

 

Cette loi sur « l’exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades » fait suite au recensement de 1895 de tous les « nomades, bohémiens et vagabonds » et au fichage des « nomades » par les Brigades régionales de police créées en 1907. Avec cette série de mesures, les Roms, assimilés à des vagabonds indésirables, font l'objet, en France, d'un traitement administratif hostile visant explicitement leur surveillance et leur contrôle.

 

Après le vote de juillet 1912, la presse régionale se réjouit. L'Écho nogentais approuve la mesure et réclame son application de façon urgente :

 

« Ce fléau des campagnes : les nomades – romanichels et chemineaux – qui, en bandes ou isolément, les sillonnent sans cesse, les terrorisant par des crimes la plupart du temps classés “auteurs inconnus”, faute d’une organisation sérieuse de la police rurale, et, d’autre part, prélevant sur elles, par la mendicité, la menace aux lèvres ou dans les yeux, un tribut annuel qu’on n’estime pas à moins de 60 millions, doit rester un sujet constant des préoccupations de la presse de province. »

 

Tout comme le Courrier de Saône-et-Loire :

 

« Cette réglementation que réclamaient depuis si longtemps les populations agricoles était d’une impérieuse nécessité quant à son principe. Donnera-t-elle dans la pratique des résultats pleinement satisfaisants ? C’est ce sur quoi l’expérience seule nous instruira. Quelques lois du même genre sont demeurées, en effet, à peu près lettre morte et l’on peut croire que les artificieux errants, de nouveau visés, s’efforceront d’en faire autant de celle-ci.

 

On sait pourtant l’effroi inspiré aux cultivateurs par ces bandes de camps-volants, romanichels, bohémiens, zingari ou tziganes qui viennent s’abattre sur les communes mal défendues, mendiant, volant, rapinant, et qui disparaissent sans que les victimes osent se plaindre de peur de représailles. D’autre part, la police française s’est montrée impuissante à nous débarrasser de ces hordes venues en général de l’Europe centrale et que, sur les frontières, les gendarmeries de Suisse, d'Allemagne, de Belgique et de France se renvoient comme si elles jouaient à la raquette. »

 

Et L'Indépendant rémois, qui explique que « si parmi les vagabonds se trouvent et naissent beaucoup de criminels, c’est que l’inévitable répugnance au travail, qui caractérise la plupart d’entre eux, les entraîne fatalement vers des expédients répréhensibles, le jour où la misère les étreint ».

 

Dans la presse nationale aussi, la loi est jugée nécessaire. Dès janvier 1911, alors qu'elle n'est qu'en projet, Lucien Descaves écrit dans Le Journal :

 

« Impossible de déloger cette engeance lorsqu'elle s'est introduite quelque part. Elle peut promener impunément son oisiveté, ses vices et sa vermine de l'Est à l'Ouest et du Midi au Nord [...].

 

J'ai regardé de près ces gens-là ; je voulais découvrir des raisons de leur être indulgent. Je n'en ai point trouvé. La paresse et l'alcoolisme les dégradent. Mais je les méprise surtout parce qu'ils vivent, eux aussi, de la mendicité des enfants dressés à cette occupation par leurs parents ou par les étrangers auxquels ils obéissent [...].

 

La farouche, la belle indépendance dont le romanichel serait l'image est une image, une image ancienne, comme celle de l'enfant volé. Il n'y a que débauche et fainéantise dans ces roulottes qui parcourent le monde, venant d'on ne sait où, allant on ne sait où. Il ne suffit pas de voyager toute la vie pour être indépendant. L'indépendance est en nous et c'est la plus difficile à acquérir, d'abord, à conserver, ensuite.

 

La route est à tout le monde, sans doute. Mais la salubrité publique intéresse tout le monde aussi, et elle est compromise par le passage de ces caravanes, avec leurs voitures branlantes, où s'agite une lie. La loi leur donne congé. Bon voyage, ailleurs que chez nous ! »

 

Puis en juillet 1912, dans L'Aurore, le journaliste et critique réputé Robert Kemp fait mine de s'indigner... avant d'approuver la loi :

 

« Ainsi, de plus en plus, la société se défend contre les irréguliers, les insoumis, les gueux. À vous, merligodgiers et merligodgières chers au cœur du poète Richepin ! À vous Bohémiens à la peau jaune, aux yeux luisants ! À vous Touraniens frisés et cuivrés ! La société policée ne veut plus de vous, – ou du moins, elle veut vous mettre le collier […].

 

Qu'étaient pourtant nos ancêtres, qui ont découvert la terre, les fils de Caïn le réprouvé, sinon des nomades ? Et qu'eût été le monde, s'ils étaient restés dans leur tente, en quelque canton de cette Asie, berceau de l'humanité ? Sans les nomades aux yeux bleus, les brillants Gaëls venus de si loin jusqu'à la terre dont ils firent la Gaule, que serait l'âme française ? Mais voilà ! L'évolution est cruelle. Ce qui a servi est sacrifié [...].

 

Il n'importe ; ce sont, trop souvent, des gaillards redoutables, et la loi était urgente. Il n'y aura plus de nomades ? On s'en consolera... »

 

Tandis que Gil-Blas, relatant au même moment un « vol d'enfant par des bohémiens » commis en Auvergne, décrit sous un jour peu favorable les populations visées :

 

« Ces nomades étranges au visage cuivré, aux cheveux noirs graisseux, que l'on nomme zingaris, bohémiens ou romanichels sont les derniers descendants d'une tribu dissidente de l'Indoustan. Depuis des temps immémoriaux, ils vaguent à travers le monde, exploitant la crédulité publique en disant la bonne aventure, tantôt fabricants de paniers, tantôt montreurs d'ours, mais toujours voleurs [...].

 

Aujourd'hui expulsés de toutes les nations de l'Europe, conduits sous bonne escorte de frontière à frontière, il leur est, pour ainsi dire, défendu de vivre. Ils vivent, cependant, ils vivent même d'une façon plus immorale qu'auparavant, car traqués comme des bêtes fauves, ils ne reculent devant aucun crime. »

 

Le vote de la loi, qui mettait en place un régime d'exception et rejetait les « nomades » hors du droit commun, ne suscita pourtant aucune critique au sein du discours juridique dominant. Elle restera en vigueur jusqu'en 1969.

 

Le contrôle administratif et de police existe toujours aujourd'hui, avec le livret de circulation, document obligatoire en France pour toutes les personnes françaises ou étrangères n'ayant pas de domicile fixe depuis plus de six mois. Sa suppression est toutefois prévue par un dispositif législatif entamé en 2015.