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Écho de presse

1937-1938 : les témoignages de l'enfer de Dachau dans la presse

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le par - modifié le 12/02/2019
Article paru dans "Regards" le 7 janvier 1937 - source RetroNews BnF

Dès 1937, plusieurs journaux français, dont le magazine Regards, dénoncent les traitements inhumains reçus par les détenus du camp de concentration nazi de Dachau.

En 1937, le magazine d'orientation communiste Regards publie « un témoignage terrible » sur le camp de concentration nazi de Dachau, dans le Sud de l'Allemagne, au nord-ouest de Munich.

 

Le journal n'est pas le premier à en révéler l'existence : dans la presse française, le nom de Dachau (voir d'autres archives de presse) apparaît dès la création du camp en mars 1933 et alimente de multiples articles, comme par exemple ce reportage publié par Excelsior. Ou encore en 1935,  dans un bref article du 14 juillet, L'Humanité se fait l'écho des assassinats perpétrés dans le camp de concentration. En France, le magazine Vu fut le premier à publier des photographies des camps dès 1933 (numéro du 3 mai).

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Mais au moment où paraît l'article de Regards, on ne connaît pas vraiment l'étendue de l'horreur qui se déroule à l'intérieur. Le texte, signé du journaliste et militant antifasciste Stefan Priacel, sera parmi les premiers en France à dénoncer les traitements véritablement inhumains réservés à ses prisonniers.

 

Priacel base son article sur la lecture d'un reportage paru dans un journal nazi, le Illustrierter Beobachter. Il en traduit certains passages, à côté de la reproduction de photographies publiées, à titre de propagande, par la revue allemande.

« Il n'y a lieu ici de commenter ni ces photos, ni ces textes. Atrocement éloquents, ils disent ce que la plupart d'entre nous avaient hésité à écrire, par crainte d'être taxés d'exagération. Cela commence par trois grandes pages d'illustrations, précédées du « chapeau » suivant :

 

« Dans les environs de la petite ville de Dachau, se trouve le premier camp de concentration d'Allemagne. Ce reportage illustré, réalisé il y a quelques jours pour le Illustrierter Beobachter, nous fait voir le sévère régime de la vie du camp et le dur service des SS qui montent ici la garde pour le bien de la communauté du peuple, pour le bien de la Nation. »

 

C'est cette garde de SS que l'on nous montre d'abord, armée, précédée d'officiers, en train de prendre son service. Puis un vaste chemin de ronde, isolé du monde extérieur et du camp même par d'épais réseaux de barbelés parcourus de courants électriques à haute tension, constitue la barrière derrière laquelle il convient, selon le vers fameux de Dante, de « laisser toute espérance. » »

D'abord lieu de détention des opposants politiques au nazisme (notamment des communistes), le camp va ensuite, jusqu'à la guerre, maintenir prisonniers des Tziganes, des criminels, des homosexuels, et de plus en plus de Juifs à mesure que l'application des lois antisémites s'intensifie en Allemagne. Le reportage allemand évoqué par Regards se poursuit avec une visite à l'intérieur du camp, à la rencontre des prisonniers :

« Après nous avoir fait voir quelques ateliers, le Illustrierter Beobachter met sous les yeux de ses lecteurs des types de « sous-hommes » (Untermenschen). Trois têtes, placées côte à côte, portent cette légende : « Trois représentants typiques de l'humanité inférieure au camp de concentration de Dachau. Un communiste. Un fainéant. Un criminel professionnel. »

 

En dépit des efforts du photographe, et bien que le « communiste » porte une barbe de trois jours (ce qui n'a jamais été très photogénique), le reporter n'est point parvenu à lui enlever un front large et intelligent, non plus que son regard douloureux et franc d'ouvrier allemand [...].

 

Deux têtes de « criminels juifs contre le peuple », « souilleurs de la race », ont une physionomie douloureuse qui fait mal à voir. »

Le texte de Stefan Priacel s'achève par un extrait traduit de l'article publié dans le Illustrierter Beobachter :

« La santé des détenus est excellente. Mais il en est autrement de la santé héréditaire des détenus. Les tares biologiques raciales héréditaires de certains détenus forcent à l'occasion le médecin du camp à solliciter leur stérilisation, ou même leur émasculation, en vertu de la loi sur la descendance tarée.

 

S'il est donné satisfaction à une semblable proposition, après examen, il reste au détenu le droit de plaider sa propre cause, après quoi, l'on prend la décision consciencieuse, pour le bien de la communauté du peuple. »

Jusqu'à la guerre, d'autres articles paraîtront pour rendre compte de l'horreur de Dachau. Parmi les plus notables, le reportage sur place de Georges Oudard, paru le 4 août 1938 dans Paris-Soir, sous le titre « Dachau, danger de mort ! ». Le journaliste y évoque en particulier, cinq mois après l'Anschluss, le sort des quelque 15 000 prisonniers politiques autrichiens déportés dans le camp.

« Il n'y a pas de nom qui inspire plus de terreur aujourd'hui en Autriche que celui de Dachau. Les patriotes ne le prononcent qu'à voix basse, bien qu'il se lise en toutes lettres dans les journaux et s'étale même sur les murs [...].

 

Les prisonniers sont employés, les uns à des travaux de construction, de terrassement ou au drainage des marais, les autres à fabriquer dans des ateliers les uniformes et divers objets d'équipement destinés à la milice noire à qui Dachau sert aussi de champ de tir et de manœuvre.

 

Tout ralentissement ou toute distraction dans le travail est puni de châtiments corporels. Les détenus sont tantôt frappés à coups de bâton, tantôt à coups de crosse de fusil. On ne compte plus, à Dachau, les mâchoires fracassées par ce dernier moyen. Il existe une compagnie spéciale de punition. Les Juifs sont les plus sauvagement malmenés. »

Oudard reproduit enfin le témoignage d'un « garçon qui s'est échappé de cet enfer » :

« – On sort quelquefois de Dachau quand on y a été envoyé pour une peccadille. Mais on y retourne toujours et cette fois, c'est pour la vie. Si je ne réussis pas à traverser la frontière, je me suiciderai. Je préfère la mort à risquer d'être repris et ramené là-bas.

 

Il s'exprimait d'une voix sérieuse, mais calme. Comme je m'étonnais qu'il n'eût pas eu une parole de haine contre ses bourreaux :

 

La haine meurt aussi à Dachau, me répondit-il. On n'y a plus honte que d'être un homme. »

Dachau n'est pas le seul camp nazi évoqué par la presse française de l'époque. Le 12 août 1938, L'Univers israélite, journal destiné à la communauté juive, traduit un article paru dans le News Chronicle de Londres sur Buchenwald, un autre camp de concentration créé en juillet 1937 près de Weimar. La description en est terrifiante :

« Selon des informations dignes de foi, plus de quatre-vingts Juifs sont morts, au cours du mois de juillet, au camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar [...]. Les causes de ces morts sont la dureté des travaux auxquels les prisonniers sont astreints et les mauvais traitements qui leur sont infligés [...].

 

Les infractions à la discipline sont punies par la flagellation qui est habituellement de cinquante coups. Tous les prisonniers doivent assister à l’exécution de la punition. Le plus souvent, le prisonnier meurt pendant la flagellation ; sinon, et à quelques exceptions près, il meurt des suites du supplice. »

Le camp de Dachau restera en service jusqu'à sa libération par les Américains, en avril 1945. Pendant la guerre, les nazis s'y livrèrent à d'atroces expérimentations médicales sur les détenus.

 

On estime qu'environ 250 000 prisonniers, entre 1933 et 1945, ont été enfermés à Dachau. 76 000 d'entre eux y ont perdu la vie.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Stanislav Zámečník, C'était ça, Dachau : 1933-1945, Cherche-Midi, « Documents : témoignages », 2013

 

Sylvain Kaufmann, Le livre de la mémoire : au-delà de l'enfer, J-C Lattès, 1992

 

Joël Kotek, Camps et centres d'extermination au XXe siècle : essai de classification, Les Cahiers de la Shoah, 2003, article disponible sur Cairn.info

 

Daniel Scheidermann, Berlin, 1933 - La presse internationale face à Hitler, Le Seuil, 2018

Cet article fait partie de l’époque : Entre-deux-guerres (1918-1939)

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