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Écho de presse

Début XIXe : premières agitations autour des « fausses nouvelles »

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le par - modifié le 13/02/2019
"Place ! Place ! Nous éclairons l'univers", Les nouveaux journaux, caricature, 1815 - source Gallica BnF

Dans la première moitié du XIXe siècle, alors que la presse française commence à prendre son essor, les « fausses nouvelles » font déjà couler beaucoup d'encre. Au point d'aboutir à un « délit de fausses nouvelles » en 1849.

On les désigne aujourd'hui sous le nom de « fake news ». Mais les « fausses nouvelles » (entendues au sens de nouvelles mensongères) n'ont pas attendu leur anglicisation pour se retrouver au cœur du débat. Il y a deux siècles, elles faisaient déjà beaucoup parler.

 

En février 1800, La Clef du cabinet des souverains s'interroge ainsi :

« Il n’est pas nécessaire de prouver combien il est facile de répandre et d’accréditer de fausses nouvelles, même les plus absurdes [...]. Le public de tous les pays a un merveilleux penchant à tout croire, et ressemble à cette multitude dont un cardinal légat disait : trompons ces gens-là puisqu’ils veulent être trompés.

 

Mais plus un art est facile, plus il faut l’exercer avec habileté, si on veut y acquérir de la réputation. Ainsi le nouvelliste qui veut se distinguer ne doit dire que des mensonges d’une utilité réelle, et dont les effets ne puissent jamais devenir nuisibles. La patrie vient-elle d’essayer quelque revers ? a-t-on perdu une bataille ? Le nouvelliste patriote et éclairé ne tait pas un fait déjà connu, mais il accompagne son récit de circonstances qui en diminuent l’impression.

 

Nous avons cédé, dira-t-il, le champ de bataille, il est vrai ; mais l’ennemi a fait une perte plus considérable que la nôtre, et il est perdu sans ressource, s’il obtient encore une semblable victoire. Se piquer d’être exact et sincère dans les relations des malheurs récents, c’est faire un étrange abus de la fidélité historique, et se montrer mauvais citoyen. »

La Quotidienne, en 1814, s'amuse à la fois de la facilité avec laquelle les journaux mentent à leurs lecteurs, et de la crédulité de ces derniers :

« Les peuples, comme les individus, ont un invincible penchant à croire tout ce qui pique leur curiosité [...].

 

Pour plaire au crédule vulgaire, et en même temps pour tenir les rênes d'un journal, il faut parler haut et ferme […]. Il y a bien quelques lecteurs auxquels ce genre dogmatique déplaît un peu ; mais il plaît au plus grand nombre, parce que le plus grand nombre n'a point d'opinion, a besoin de guide et d'appui, et ne jure que sur la parole du maître, c'est-à-dire du journal [...].

 

Tel était ce bon bourgeois de la rue Saint-Denis, qui alla se mettre au lit parce qu'il avait lu dans son journal qu'il s'était cassé la jambe. »

La presse de l'époque n'avait toutefois rien à voir avec celle que l'on connaît aujourd'hui. Avant 1830, les feuilles d'information étaient rares, leur tirage relativement faible et la censure sévissait – ce à quoi il faut ajouter la lenteur et l'imprécision de l'information.

 

On comprend donc que les fausses nouvelles soient alors apparues comme un mal endémique – y compris aux yeux du pouvoir qui pouvait y voir une menace.

 

Au fil du XIXe siècle, les journaux vont toutefois se diversifier et se moderniser tout en gagnant de nouveaux lecteurs. Lorsque Le Journal, en 1815, évoque les « petites puissances gazetières » qui impriment dans leurs colonnes des informations parfois volontairement erronées, la presse est déjà en train de devenir ce « quatrième pouvoir dans l’État » dont parlera Balzac quelques années plus tard :

« Les fausses nouvelles sont aussi anciennes que nos vices et nos passions. De tout temps ce fut par ces armes imaginaires que les partis chancelants essayèrent de ranimer leurs espérances ; de tout temps elles ont été les délices de nations crédules et l'effroi des petits esprits [...].

 

Une fausse nouvelle, disait [Catherine de Médicis], accréditée pendant vingt-quatre heures, peut sauver un État. […] Les journalistes de tous les partis ont singulièrement perfectionné le système de Catherine de Médicis. C'est à qui tuera le plus d'hommes sur le papier, à qui fera marcher les armées avec le plus de rapidité.

 

Le nouvelliste circonspect passe pour un homme inepte à côté de ces petites puissances gazetières, qui ont sans doute leurs télégraphes particuliers, et qui même paraissent quelquefois recevoir des communications du Ciel, puisqu'elles prédisent l'avenir. »

C'est le 27 juillet 1849 que le législateur va s'emparer du problème pour la première fois. Une nouvelle loi punit en effet « la publication ou la reproduction faite de mauvaise foi de nouvelles fausses de nature à troubler la paix ». Le Siècle publie la circulaire du ministre de l'Intérieur de l'époque, Jules Dufaure, justifiant cette décision :

« Jusqu'à ce jour, nos lois n'avaient point prévu, par une disposition spéciale et précise, la publication ou reproduction de nouvelles fausses, de pièces fabriquées ou mensongères, lorsque cette publication ou cette reproduction est faite de mauvaise foi ou dans le but de troubler la paix publique.

 

Depuis quelques mois ces détestables expédients ont été trop souvent employés ; on a publié ou reproduit de prétendues dépêches télégraphiques, des lettres fausses ou renfermant des détails mensongers et calomnieux, cherchant ainsi à soulever la haine contre le gouvernement et à fomenter des séditions. »

La circulaire précise que « nul ne pourra exercer la profession de distributeur ou de colporteur de livres, écrits, brochures, gravures, etc., sans être pourvu d'une autorisation délivrée par le préfet et toujours révocable ». « Par mots écrits, vous comprendrez évidemment les journaux », ajoute le ministre. C'est la première fois qu'un délit de fausses nouvelles est créé.

L'ambiguïté de cette dénomination est pourtant déjà relevée par nombre d'observateurs, à l'instar du Siècle qui écrit en 1850 :

« Le délit de publication de fausses nouvelles semble devoir être plus facile à constater, puisqu'à la suite d'une vérification exacte, on doit pouvoir dire s'il existe ou s'il n'existe pas.

 

Et cependant, ici encore, les divers législateurs qui ont qualifié et puni ce délit l'ont défini d'une façon si imparfaite, qu'il est presque impossible de savoir, légalement parlant, à quels caractères on peut reconnaître une nouvelle proprement dite, quelle est la limite qui la sépare d'un simple fait. »

Ou de cet éditorialiste du Journal de St.-Quentin qui alerte, en 1851, sur l'utilisation politique que pourrait faire le gouvernement de cette nouvelle loi :

« En quoi consiste une nouvelle fausse ? Une simple erreur de fait, comme il en échappe nécessairement à tous les journaux, constitue-t-elle un délit ? […]

 

La reproduction du bruit le plus insignifiant, le plus étranger à tout intérêt politique, le plus innocent aux yeux du public sera-t-elle coupable aux yeux de l'autorité ? »

La loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 comportera elle aussi un article sur les fausses nouvelles, faisant de leur publication ou de leur diffusion une infraction pénale.

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Cet article fait partie de l’époque : Restauration (1814-1830)