Chronique

1898 : Henry Meyer se rit des députés en pleine Affaire Dreyfus

le 09/12/2022 par Aurélie Desperieres
le 08/12/2022 par Aurélie Desperieres - modifié le 09/12/2022
« Si vous continuez, je vous mets tous à la porte !!! », dessin d’Henri Meyer, Le Petit Journal, Supplément illustré, 1898 – source : RetroNews-BnF
« Si vous continuez, je vous mets tous à la porte !!! », dessin d’Henri Meyer, Le Petit Journal, Supplément illustré, 1898 – source : RetroNews-BnF

Séance agitée à l'Assemblée nationale en cet été 1898 : cris, insultes et gestes « inappropriés » animent les débats. Le caricaturiste Henri Meyer montre ainsi Marianne tentant de calmer des députés dont le comportement ressemble à celui d'écoliers indisciplinés. Comme la France avec lui, il jubile.

Élue en mai 1898, la nouvelle Chambre est très vite confrontée à l'épineux dossier Dreyfus. Dès sa nomination à la tête du Ministère de la Guerre le 28 juin, Godefroy de Cavaignac entend clore les débats autour de l'innocence supposée du capitaine Dreyfus. En effet, depuis la publication le 13 janvier de l'article « J'accuse… ! » par Émile Zola dans L'Aurore, la France vit au rythme des nouvelles révélations sur l'Affaire.

Dreyfusards et antidreyfusards s'affrontent dans les articles de presse, dans les caricatures mais aussi dans les rues. Le 7 juillet, après plusieurs séances mouvementées, Cavaignac prend la parole à l'Assemblée. Son long discours, marqué par la lecture de preuves qu'il juge irréfutables de la culpabilité de Dreyfus (comme le faux Henry), vise à prouver que les arguments des dreyfusards sont infondés.

Alors que les députés nationalistes exultent, d'autres considèrent que les pièces présentées sont des faux et que Cavaignac n'a fait, en réalité, que relancer l'Affaire. Des invectives et des cris résonnent dans l'Assemblée. Cette grande agitation dure plusieurs jours et interpelle les observateurs, à commencer par les journalistes du Petit Journal.

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Le dimanche 10 juillet, le quotidien le plus lu de France consacre la Une de son supplément illustré à cet événement avec un grand dessin (31 cm x 27 cm) qui résume la situation : la Chambre est devenue une classe d'écoliers très turbulents. Bagarres, pieds de nez, coups de poings, encriers et papiers qui volent animent la composition signée Henri Meyer (1844-1899). Cet artiste, illustrateur d'ouvrages de Jules Verne et collaborateur de revues satiriques comme Le Sifflet, travaille depuis plusieurs années pour Le Petit Journal illustré, réalisant la plupart des caricatures qui y sont publiées. Il est également l'auteur du très célèbre dessin représentant la dégradation d'Alfred Dreyfus.

Dans son hémicycle transformé en salle de classe, Henri Meyer cherche à ridiculiser les députés, notamment en leur donnant une taille, des vêtements et des attitudes d'enfants. De même, au premier plan, la chute d'un élu sur la tête ne peut que faire sourire les lecteurs.

Le dessinateur place ainsi Cavaignac sur le côté de la pièce, en retrait de la bagarre :

Au premier rang des agitateurs : Paul Déroulède.

Le député de la Charente, fondateur de la Ligue des Patriotes, s'est distingué par ses propos lancés au cours du discours de Cavaignac dont un remarqué « Merci pour la France, Monsieur le Ministre ! ».

Édouard Drumont, nouveau député « antijuif » d'Alger est, quant à lui, au cœur de la bagarre, prêt à assommer l'un de ses collègues avec un livre :

Ce polémiste antisémite, directeur de La Libre Parole dont il tient un exemplaire à la main droite, est une des figures majeures du camp antidreyfusard.

Au centre, Jules Méline, président du Conseil jusqu'en juin 1898, s'apprête à « entrer dans la bataille », l'attitude de Cavaignac et son discours étant perçus comme une remise en cause frontale de l'action de son gouvernement.

Même s'il n'est alors plus député, Henri Meyer a tenu à représenter dans sa composition Georges Clemenceau. Sur le côté de la salle, il apparaît comme l'un des principaux agitateurs, échauffant les esprits des dreyfusards avec ses nombreux articles favorables au capitaine.

Face à ces députés devenus des écoliers indisciplinés, Marianne, telle une maîtresse d'école, brandit la menace de sanctions. Armée d'un martinet et fronçant les sourcils, elle est furieuse :

Avec son bonnet phrygien et son drapeau tricolore en écharpe, l'allégorie de la République ne peut qu'être déçue par l'attitude de ses représentants. La France, agitée par de nombreux troubles et toujours traumatisée par la perte de l'Alsace et de la Moselle en 1870 comme le rappelle la carte placée à l'arrière de Marianne, a besoin d'une classe politique à la hauteur de ses fonctions. La République évoque donc la possibilité d'une dissolution si les députés ne changent pas de comportement :

« Si vous continuez, je vous mets tous à la porte !!! »

Par la suite, plusieurs dessinateurs reprennent le procédé caricatural d'Henri Meyer et représentent une grande Marianne surplombant des députés de petite taille. Sous le crayon de Radiguet dans Le Rire, elle leur exprimera sa honte alors que sous celui de Steinlen dans L’Assiette au beurre, elle mettra à exécution sa menace de les chasser de l'Assemblée.

Pour en savoir plus :

Guillaume Doizy, Jacky Houdre, Marianne dans tous ses états. La République en caricature de Daumier à Plantu, Paris, Alternatives, 2008

Bertrand Joly, Histoire politique de l'affaire Dreyfus, Paris, Fayard, 2014