Écho de presse

1935 : Un rapt d'enfant met la France en émoi

le 01/11/2021 par Marina Bellot
le 29/12/2018 par Marina Bellot - modifié le 01/11/2021
Photo du « petit Claude » Malmejac disparu, parue dans Le Petit marseillais, novembre 1935 - source : RetroNews-BnF
Photo du « petit Claude » Malmejac disparu, parue dans Le Petit marseillais, novembre 1935 - source : RetroNews-BnF

En novembre 1935, le kidnapping d'un enfant de 18 mois suscite l'émotion dans la France entière. La traque des ravisseurs, médiatisée par une presse en ébullition, aboutira à un dénouement que personne n'attendait plus.

Le 3 décembre 1935, la presse française est en émoi. Journaux locaux et nationaux, de droite comme de gauche... Tous annoncent en couverture une « la fin d'un cauchemar » : l’enfant kidnappé à Marseille est sain et sauf.

Pour comprendre l’émotion qu’a suscitée cette affaire, il faut revenir quatre jours plus tôt.

28 novembre 1935 à Marseille. Un enfant de 18 mois est enlevé par une inconnue en pleine journée, dans l'un des lieux les plus fréquentés de la ville : le parc Chanot. 

L'angoisse va frapper la ville, et même la France entière, durant quatre longues journées.

C’est le 29 novembre que la nouvelle est annoncée par le journal local Le Petit Marseillais : un enfant, un « beau bébé joufflu et souriant », a été « enlevé dans des circonstances dignes du scénario le mieux étudié » : 

« Enlèvements d’enfants !

De tels forfaits déconcertent l'esprit le plus froid, le moins capable d'étonnement.

Tout de suite ils évoquent les romans policiers les plus embrouillés, ceux qui semblent n’avoir qu’un rapport lointain aveu la vie courante, banale, c'est pourtant un des épisodes les plus palpitants d’un de ces récits imaginaires qui s’est déroulé, hier après midi dans le parc Chanot. L’enfant, beau bébé joufflu et souriant a été enlevé dans des circonstances dignes du scénario le mieux étudié. [...]

Cet enfant, âgé de dix-huit mois à peine, n’était autre que Claude Malmejac, fils du distingué professeur à la Faculté de médecine. »

La coupable ? Une mystérieuse « vieille dame en noir ».

Le mobile ? Le Petit Marseillais étudie plusieurs hypothèses :

« Vengeance ? C'est la supposition la moins tentante. Le docteur Malmejac et sa compagne ne peuvent avoir d'ennuis. 

Chantage ? La chose est déjà moins impossible. Peut-être, le bonheur souriant au jeune ménage a-t-il éveillé la cupidité de quelque névrosée, avide de romans et de films policiers. La parfaite réussite d'un plan magistralement conçu démontre une audace peu commune. 

Folie ? Audace peu commune, tellement rare qu'elle nous semble plutôt le signe d’un esprit surexcité à l'extrême et c’est la dernière hypothèse qui nous semble la plus plausible. Elle s'appuie d'ailleurs sur deux faits troublants : le docteur Crémieux est comme on le sait, un médecin psychiatre réputé et comme tel il s'occupe peu de médecine générale. Or, comment la dame en noir aurait-elle connu son nom et son adresse autrement qu’en ayant eu recours à ses services ? »

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Loin de se cantonner à la région marseillaise, l’affaire fait grand bruit dans toute la France. Des envoyés spéciaux sont dépêchés sur place, les grands journaux parisiens en font leur Une, consacrant de multiples articles à ce kidnapping qui bouleverse l'opinion.

Champion du sensationnalisme, Paris-soir, qui se targue d’avoir « la plus forte vente de tous les journaux français », publie en couverture la photo de l’enfant avec ce titre :

« “Qu'est devenu mon petit Claude ? C'est atroce !” nous dit en pleurant le professeur Malmejac. »

Et de raconter avec un sens certain de la dramaturgie :

« Il était 16 heures. Dans le parc Chanot, qu'illuminaient les reflets du soleil d'automne, tout n'était que paix et gaieté. Comme tous les jours de beau temps, les enfants, très nombreux, s'amusaient sous les regards attentifs des mamans et des nurses. D'autres, plus jeunes, poussaient leur voiture. Les nouveau-nés sommeillaient dans leurs landaulets.

Le malheur, un malheur imprévisible, allait fondre sur un bambin qui se promenait avec sa nurse et bouleverser en quelques instants cette calme après-midi. »

Un dispositif policier d’envergure est mis en place, comme s'en fait l'écho le quotidien du soir :

« Des chiens policiers entrent en action. Les recherches se poursuivent avec activité. Toutes les brigades de gendarmerie ont été alertées et ont en mains un signalement de la femme et de l'enfant. Les ports, les gares et les aéroports sont particulièrement surveillés et, ce matin, les policiers ont commencé des recherches avec deux chiens spécialement dressés. »

Commencent alors quatre jours de traque durant lesquels les médias – la TSF et les journaux – vont être utilisés tant par les ravisseurs que par les parents du petit Claude.
 
Le 1er décembre, on apprend ainsi qu’une demande de rançon a été envoyée au père de l’enfant, avec une exigence bien particulière : que celui-ci y réponde par le biais d'une annonce dans Le Petit Marseillais :

« Hier matin, le docteur Malméjac avait reçu une lettre rédigée sur papier d'écolier, et dont voici le texte :

Soyez sans crainte pour votre enfant, il vous sera rendu sain et sauf, si vous êtes disposé à verser une somme de 50 000 francs.

Gardez-vous d'avertir la police et la presse, car un malheur pèse sur votre enfant.

Si vous acceptez ces conditions, faites passer dans Le Petit Marseillais de demain l'annonce suivante, par le canal de l'agence de publicité Havas, dans les demandes d'emploi :

“Disposant 50 000 francs, cherche emploi intéressant, Havas, 5 305”. »

Le 2 décembre, le père de l'enfant fait savoir aux ravisseurs qu'ils peuvent « compter sur [sa] discrétion », et leur lance un appel radiodiffusé :

«​ Sans doute apeurés par les expéditions policières conduites en divers quartiers de Marseille, aussitôt le rapt connu, la vieille dame en noir, auteur du triste méfait, et ses complices gardent une retraite sûre et ne donnent, du moins pour le moment, plus suite à leur désir de rendre l'enfant contre la forte somme. 

Le docteur Malméjac fait savoir aux ravisseurs de l'enfant qu'ils peuvent compter sur sa discrétion et que, s'ils lui remettent le petit Claude, ils recevront une somme de 50 000 francs, avec l'assurance de ne pas être inquiétés. [...]

Dans la soirée, le professeur Malmejac a adressé à la presse l'avis suivant qui, lui aussi, a été radiodiffusé.

Le docteur Malmejac reçoit tous les jours de nombreux rendez-vous. Méconnaissant tout des intentions et des sentiments de ceux qui lui écrivent – dont la plupart ne sont certainement pas les ravisseurs de son fils – il ne peut accepter que d'aller à un rendez-vous motivé.

Celui-ci ne sera donc pris en considération que si la personne qui l'a fixé peut donner au préalable la preuve qu'elle est en possession de l'enfant. Pour cela, elle devra joindre à sa lettre la chaînette que portait le petit Claude et qui servira de signe de reconnaissance. »

La presse ne se prive pas de mettre son grain de sel dans l'enquête, commentant et critiquant les pistes suivies par la police, tel L'Écho de Paris :

«​ Il semble que, dès le début, les recherches aient été égarées par des indications peu solides. On nous a dit, par exemple, que la ravisseuse est une vieille femme à la vue très faible et marchant péniblement avec une canne.

Pourquoi partir sur ces données qui peuvent être fausses ? La voleuse a très bien pu modifier son allure physique afin d'induire en erreur les policiers.

D'autre part certains prétendent l'avoir vue poussant la voiture dans laquelle reposait le bébé, une heure après le rapt.

Ne serait-il pas plus logique de penser que, aidée de complices, la voleuse avait à sa disposition une auto qui, sitôt son coup fait, l'a transportée en lieu sûr ? »

Le 3 décembre, la nouvelle fait les gros titres : le petit Claude a enfin été retrouvé. Et il est vivant.

Un dénouement heureux, sur lequel la presse reste assez vague, se bornant à relater le récit des inspecteurs :

« Nous nous trouvions dans le quartier de Beaumont où nous avions appris, par de vagues rumeurs, qu'une vieille femme répondant au signalement de la ravisseuse avait été signalée.

Nous passions boulevard des Fauvettes quand, par une fenêtre ouverte de la maison située au numéro 10, nous avons aperçu un enfant sur un lit. Une vieille femme était là avec un jeune homme.

Brusquement nous avons poussé la porte et nous sommes entrés.

“N'avancez pas, ou je tire !” Le jeune homme a reculé jusqu'au fond de la pièce, braquant sur nous un revolver de gros calibre. “N'avancez pas ou je tire sur vous et sur le gosse”, a-t-il dit.

Nous avons répondu “Baisse ton arme, il ne te sera rien fait”. Il a eu une seconde d'hésitation que nous avons mise à profit, nous sommes tombés sur lui et l'avons désarmé. »

Dans une France minée par la crise économique, c'est le « drame de la misère » qui a poussé les ravisseurs, une mère et son fils, à commettre ce crime, rapporte le journal breton L'Ouest-Éclair :

« D'ores et déjà, on sait que la veuve Rolland, dont le mari est mort il y a huit ans, et son fils Gilbert, ont été poussés par la misère. Pendant deux ans ils avaient tenu, cours Devilliers, à Marseille, une petite teinturerie où avait peu à peu disparu tout leur avoir, soit une cinquantaine de mille francs. [...]

Son fils a l'air intelligent. Il a fait des études secondaires, sans pourtant avoir poussé jusqu'au baccalauréat. Il l'assista dans la préparation du rapt et resta à ses côtés après l'enlèvement. »

Dès le lendemain, les premières voix se feront entendre pour appeler à des peines plus fortes contre les voleurs d’enfants. 

Six mois plus tard, en juin 1936, les ravisseurs du petit Claude seront condamnés à de lourdes peines, comme le rapporte notamment Le Petit Marseillais :

« André Clément est condamné à 20 ans de travaux forcés. Marie Cardin à 20 ans de réclusion et 20 ans d'interdiction de séjour.

Cette condamnation sévère fit pousser un soupir le soulagement à la foule qui s'entasse jusqu'au pied de la Cour.

Cette extrême rigueur satisfait l'opinion publique indignée par l'attitude, jusqu'au bout cynique et révoltante. de ce couple monstrueux. »

Pour en savoir plus :

Jean Contrucci, Rendez-vous au Moulin du Diable, roman inspiré de l'affaire du petit Claude, éditions JC Lattès, 2014