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Parmi les « gueux » de Paris, naissance du reportage undercover français

le par - modifié le 28/12/2018

À la fin du XIXe siècle, comment un reporter pouvait-il explorer le Paris des pauvres gens ? Grâce à l’emprunt d’identité. En se glissant dans la peau d’un indigent, le journaliste pénétrait des enclaves autrement inaccessibles.

L’invention du reportage infiltré

Visiteurs sous couvert d’incognito, certains reporters décident de franchir les frontières sociales à la manière de Rodolphe de Gerolstein, le prince déguisé que le romancier Eugène Sue mettait en scène, en 1842, dans Les Mystères de Paris. Dans le roman-feuilleton de Sue, Gerolstein se présente pour la première fois à Fleur-de-Marie sous l’apparence des hôtes d’un tapis-franc, avant de sauver la jeune femme des griffes du Chourineur.

À partir des années 1880, des journalistes reporters se livrent à un semblable jeu de rôle pour expérimenter, le temps d’une nuit, voire de quelques jours, les modalités d’une vie difficile – mais insolite, du point de vue du lecteur. Il s’agit d’étudier le quotidien des classes ouvrières, des gens de petits métiers et des marginaux, clochards, chiffonniers.

Cette approche journalistique découle d’une volonté philanthropique et sociologique. La démarche des observateurs sociaux du dernier tiers du XIXe siècle fait émerger, d’abord en Angleterre, une enquête journalistique « undercover » à la manière de James Greenwood qui, dès 1866, étudie un asile de pauvres en y passant la nuit.

De l’autre côté de l’Atlantique, la presse américaine voit apparaître plus tardivement le reportage incognito sous l’appellation « stunt journalism ». Ce courant est représenté entre autres par la reporter Nellie Bly qui, avant d’effectuer son retentissant tour du monde, se fait interner dix jours au Blackwell’s Island Hospital pour le New York World, en 1887.

Reportage undercover aux États-Unis, reportage d’identification, incognito ou « infiltré » en France, ce type d’enquête se fait une place dans le quotidien Le Journal de Fernand Xau dès les premiers mois de sa fondation.

« Une nuit à l’asile »

Un journaliste d’origine américaine, Bertie Henri Clère, collaborateur au New York Herald, compte parmi les premiers à importer le reportage incognito dans les grands quotidiens parisiens. Clère, pseudonyme d’Edward Vizetelly (1847-1903), se propose de passer pour Le Journal une nuit dans un asile de nuit parisien, de ceux qui accueillent sans domicile fixe, indigents, et autres âmes errantes.

Le reporter se présente « rue du Château-des-Rentiers » dans « la tenue d’un malheureux ». Le moment est choisi pour exacerber le caractère apitoyant du récit : une nuit d’hiver d’un « froid de chien », celle du réveillon du Nouvel An.

« Je soufflais sur mes doigts engourdis sans parvenir à les réchauffer. La brise glaciale, traversant mes vêtements usés, me pénétrait jusqu’aux os. »

Un « individu plus expérimenté » tente d’aider le reporter à franchir les « portes closes » de l’asile. Or, Clère, inconnu du gardien et dépourvu de papiers d’identité, se voit refuser l’accès au refuge et décide, au terme de cet essai raté, de rentrer chez lui.

Le lendemain soir le ...

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