Écho de presse

Jack Johnson, itinéraire d'un boxeur insurgé

le 02/05/2021 par Marina Bellot
le 29/05/2018 par Marina Bellot - modifié le 02/05/2021
Jack Johnson perd le championnat du monde à La Havane en 1915, Agence Rol - source : Gallica-BnF

Combattant hors pair, le boxeur américain Jack Johnson fut le premier champion du monde poids lourds noir dans une Amérique largement raciste, où ses victoires déclenchèrent la fureur des suprémacistes blancs.

Il fut l'une des idoles de Mohamed Ali et l'un des héros de Miles Davis, qui lui dédia un album. Jack Johnson naît en 1878 à Galveston au Texas, de parents esclaves, à une époque où la ségrégation raciale est à son paroxysme et où le Ku Klux Klan multiplie les actes de torture et les exécutions sommaires [voir notre article]. 

La boxe est pour le jeune Jack un moyen d’échapper à sa condition – il s’y lancera à corps perdu, jusqu'à devenir « le géant de Galveston ». 

En 1903, à 25 ans, il remporte son premier titre face à « Denver » Ed Martin. Mais le champion a de plus grandes ambitions.

À l’époque, les boxeurs noirs peuvent boxer contre des blancs dans toutes les catégories, sauf la plus prestigieuse : celle des poids lourds. Jack Johnson brise l'interdit en affrontant le 26 décembre 1908 le Canadien Tommy Burns, à Sydney – et en remportant avec panache le titre de champion du monde. 

Le journal socialiste L’Humanité se réjouit de cette victoire symbolique (tout en utilisant paradoxalement le vocable raciste de l'époque) :   

« À plusieurs reprises, en Amérique, Johnson provoqua Burns, qui refusa chaque fois l'honneur, sous prétexte qu'il était indigne de la part d'un blanc de se rencontrer avec un noir ! Ce raisonnement, qui pouvait avoir une certaine valeur aux États-Unis, où la guerre de race existe à l'état aigu, ne tenait plus du jour où le champion du monde vint à Londres et à Paris pour matcher les boxeurs européens. [...]

Le combat fut excessivement dur. Il comporta 14 rounds, et il y en eût peut-être eu davantage si la police n'était intervenue pour le faire cesser.

Sûr de sa puissance, Johnson, dès le début, prit l'offensive en appliquant sur la face de Burns quantité de directs et de cross à la mâchoire.

Malgré la force du nègre, Burns put durer 14 rounds ; à ce moment, il était si flappi, la figure tellement ensanglantée, que la police crut bien faire en intervenant.

Maintenant, Burns pourra toujours dire qu'il n'a pas été mis knock-out, et revendiquer une revanche. »

C’est moins de deux ans plus tard, en juillet 1910, que se joue ce que l'on nomme alors le « combat du siècle ». L’ancien champion invaincu des poids lourds, James J. Jeffries, est sorti de sa retraite, claironnant : 

« Je vais combattre dans le seul but de prouver qu'un homme blanc est meilleur qu'un Nègre. »

Johnson a immédiatement accepté de relever le défi. 
 
Le combat est évidemment très attendu aux États-Unis, où les médias et l’opinion soutiennent largement Jeffries. 

En France, le scénario du « blanc contre le nègre » est allègrement mis en scène par la presse. 

Le Figaro raconte par le menu ce match épique, qui consacre la suprématie de Jack Johnson sur la boxe mondiale :   

« Deux mille nègres étaient venus par des trains spéciaux. Et ils pariaient de fortes sommes d'argent sur la chance de leur congénère. Il faisait très chaud. [...]

Le premier round eut lieu. Un round, en boxe, c'est ce qu'on appelle, en escrime, une reprise. Les boxeurs échangent des coups de poing pendant quelques minutes et puis se reposent. Le round est terminé. Ils se remettent en garde et bataillent, et se reposent encore. C'est un deuxième round. 

Donc, au premier round, les adversaires se montrèrent fort prudents. Johnson porta deux coups de poing, Jeffries lui en rendit deux autres. 

On ne pouvait prévoir l'issue du combat. 

Au second round, Jeffries s'accroupit à demi sur le sol. C'est une posture qu'il a adoptée afin d'être touché plus malaisément. Mais le nègre Johnson s'en souciait peu. Il lui asséna un terrible coup de poing sur la mâchoire. Mais Jeffries se défendait bien. Il répondit bientôt par un coup sur la bouche, si violent que le sang jaillit. Et le combat devint parfaitement répugnant. [...]

Au dixième round, Jeffries se rua encore sur Johnson. Un coup sur le nez, bientôt suivi d'un autre sur la joue, l'arrêta de nouveau. Un de ses yeux était presque complètement fermé par la paupière tuméfiée. 

Néanmoins, il se défendait avec une grande énergie. Il brisa à moitié le menton de Johnson. 

Mais celui-ci, avec une précision surprenante, porta un coup à la mâchoire, un coup à l'oreille, un coup sur le nez, un coup sur la joue droite et un coup sur la joue gauche. Et le malheureux Jeffries, le visage couvert de sang, commençait à défaillir.

Enfin, au quinzième round, Johnson jeta Jeffries à terre de deux coups à la mâchoire. L'arbitre du combat se mit aussitôt à compter les secondes.

Jeffries tenta de se relever, mais, épuisé, retomba sur les genoux. 

Au bout de dix secondes, il fut déclaré battu. »

La victoire de Johnson déclenche la fureur des suprémacistes blancs. Le journaliste rapporte avec consternation les scènes d'une incroyable violence qui suivirent ce combat historique : 

« La colère de la foule fut très vive. Mais, contrairement à ce que l'on craignait, elle ne se dirigea point sur le nègre vainqueur. Jeffries, qui, le matin encore, était l'idole des Américains, fut injurié. Et certains spectateurs disaient : “Quand on n'est pas assez fort pour lutter, on ne va pas sur le terrain. Par sa présomption, Jeffries a humilié toute la race blanche.”

Propos exagéré. Je ne me sens pas du tout humilié. Et vous ?

Mais les Américains se sentaient vraiment humiliés. 

Lorsque la nouvelle du succès de Johnson fut connue, des scènes de violence éclatèrent sur tous les points du territoire. 

À New-York City, un nègre fut tué. À la Nouvelle-Orléans, deux nègres furent fusillés. Un agent de police nègre fut assommé et un de ses camarades mortellement blessé à Mounds, dans l'Illinois. Dans plusieurs autres villes, les blancs pillèrent et incendièrent les maisons des nègres. [...]

C'est au point que les autorités, craignant des troubles graves, ont, en beaucoup d'endroits, interdit les représentations où le cinématographe devait reproduire les phases du combat. »

Johnson défraye de nouveau la chronique en 1913, en épousant une femme blanche. Il doit alors fuir au Canada puis en France afin d'éviter la prison pour une violation de la loi Mann, laquelle interdit le transport de femmes à travers les États en vue de prostitution ou d'actes dits « immoraux » tels qu'un mariage entre un Noir et une Blanche. 
 
Gil Blas narre avec jubilation (et une bonne dose d’ironie) ses péripéties : 

« L'aventure vaut d'être contée.

Donc, comme il aimait trop les blanches (c'est ce qui l'a perdu), le haïssable nègre avait été, l'on s'en souvient, tout simplement convaincu, devant les tribunaux, de délit de mœurs passible d'une année de détention.

Le versement d'une caution de vingt mille dollars avait heureusement permis au pugiliste d'écourter les rigueurs de l'emprisonnement et Jack Johnson en avait profité pour tenter, avec sa femme (au visage pâle), une fugue discrète au Canada.

Mais l'œil de la police n'était clos qu'à demi et, dûment prévenus par télégramme, quatre des plus solides détectives canadiens immobilisaient le couple, à son arrivée à Montréal. Zèle superflu !

Le nègre connaissait son code : sortant de sa poche un double ticket régulier pour Le Havre, il réclama sa mise en liberté immédiate, conformément aux règles de la législation américaine.

Les détectives, grinçant des dents, durent lâcher leur proie : pour leur plus grande honte et à leur barbe – ô rage ! ô désespoir ! – Jack Johnson s'embarquait hier sur le steamer Le Corinthien, à destination du Havre.

Ainsi, dans quelques jours, iI sera dans nos murs, le nègre fameux, amoureux de la race blanche 

Car, à la vérité, c'est là tout son crime : Jack Johnson ne peut se contenir d'une admiration folle, et imprudente, pour les femmes de notre couleur. »

C’est sous les hurlements de « Tuez-le, ce nègre ! » que Jack Johnson perd son titre de champion du monde le 5 avril 1915 face à Jess Willard, lors d'un match sous haute tension disputé à La Havane, à Cuba, devant 25 000 spectateurs.
 
Le Figaro raconte :  

« Les spectateurs étaient sympathiques à Jesse Willard. Par contre, ils injuriaient et menaçaient Johnson, que les soldats durent protéger.

Les 9 premiers rounds ont été à l'avantage de Jack Johnson, mais Willard prit ensuite le dessus. Ses attaques étaient soulignées par les cris hostiles de la foule peu sportive qui criait : “Tuez-le, ce nègre !” 

Suivant son habitude, Jack Johnson écoutait ces vociférations en riant, Jesse Wiliard paraissait inquiet.

Après le 21e round, Jack Johnson semblait avoir perdu sa force de résistance, et, au 26e round, Jesse Willard se précipitait adroitement sur Jack Johnson, et le mettait knockout. 

Les spectateurs furent aussi surpris de ce dénouement que Johnson lui-même. »

Johnson revient aux États-Unis en 1920, où il purge finalement un an de prison pour avoir épousé une femme blanche.

« On mande de Chicago que l'ancien champion du monde de boxe, le nègre Jack Johnson, a été condamné à 366 jours de prison pour violation de la loi fédérale interdisant la déportation des femmes d'un État dans un autre, dans un but contraire aux bonnes mœurs. »

L’ancien champion meurt dans un accident de la route vingt-cinq ans plus tard, en 1946 : 

« Jack Johnson meurt accidentellement. L’ancien champion Jack Johnson, qui détint de 1908 à 1915 le titre mondial toutes catégories, s’est tué dans un accident d’automobile. Il était âgé de 68 ans. »

Le 24 mai 2018, le président américain Donald Trump le graciait, à titre posthume.