Chronique

Documenter les violences policières : un enjeu dans l’entre-deux-guerres

le 25/04/2023 par Corentin Lahu
le 07/12/2020 par Corentin Lahu - modifié le 25/04/2023
« Une brute particulièrement zélée », photo parue dans Regards, 1934 – source : RetroNews-BnF
« Une brute particulièrement zélée », photo parue dans Regards, 1934 – source : RetroNews-BnF

La loi sur la « sécurité globale », actuellement discutée au parlement, fédère de nombreuses oppositions. Près d’un siècle en arrière, comment la presse ouvrière abordait-elle le sujet des violences de la part des forces de l’ordre ?

Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mouvement ouvrier est étroitement surveillé par les autorités, qui craignent des troubles révolutionnaires. À Paris notamment, la plupart des cortèges communistes et syndicaux demeurent interdits par la préfecture de police jusqu’en 1935. Dans ces conditions, de nombreuses manifestations sont réprimées et les confrontations avec les forces de l’ordre entraînent parfois la mort de manifestants.

La presse ouvrière se fait l’écho de cette répression, avec les moyens techniques de l’époque. En l’absence de smartphones pour filmer en direct sur les réseaux sociaux les confrontations, la plume reste le moyen privilégié pour rendre compte avec précision du déroulé des manifestations et de ses éventuels débordements.

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Plus rarement, des photographies peuvent étayer le récit, à l’instar du magazine communiste Regards qui revient, quinze ans plus tard, sur la répression du 1er mai 1919 qui coûta la vie à un manifestant :

Le 29 mai 1921 a lieu le traditionnel défilé en hommage à la Commune de Paris, qui se tient chaque année devant le Mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise. Bien que cette manifestation soit tolérée, car considérée comme un cortège funèbre relevant de l’hommage aux morts, des incidents éclatent entre communistes et forces de l’ordre. Le député de la SFIC Ernest Lafont, pris à partie par des policiers, est grièvement blessé à la tête.

Dès le lendemain, les journalistes de L’Humanité font un récit minutieux de la manifestation et des violences perpétrées par les policiers. Pointant la responsabilité du nouveau préfet de police, Robert Leullier, ils communiquent également les numéros de matricule des agents accusés de brutalité.

« Cette journée, vraiment, la police devait avoir la pudeur de ne pas la ternir. Nous croyons que ses chefs directs ne le voulaient vraiment pas.

Quelques agents sont à citer à l’ordre du jour : d’abord, l’agent 253, du 20e, qui assomma Lafont, et qui, emporté par son zèle, dégainait contre les manifestants et frappait avec une telle furie, qu’un de ses chefs, écœuré, se précipita sur lui et lui fit rengainer son sabre illico.

De nombreux témoins viendront le confirmer. L’agent 122, du 20e, qui frappa une jeune fille à coups de matraque ; l’agent cycliste 303, qui rentra à coups de pied dans le ventre d’une femme ; l’agent 284, qui sonna à coups de pied dans le ventre un camarade étendu à terre ; l’agent 176, du 20e et l’agent 239, du 19e.

D’autres encore. Mais arrêtons là nos citations… Nous avions espéré, un instant, que M. Leullier aurait tenu à inaugurer intelligemment son règne…

C’est encore une illusion qu’il nous faut perdre. »

La responsabilité des policiers dans l’agression subie par le député communiste est confirmée par une photographie, publiée le même jour dans Le Matin. Peu suspect de sympathie communiste, le journal accuse d’ailleurs les manifestants d’être à l’origine des incidents, après qu’ils aient « attaqué » un « cortège d’enfants précédé d’un drapeau tricolore », membres de patronages catholiques, qui passait à proximité.

Trois ans plus tard, c’est un autre député communiste, Alexandre Piquemal, qui est cette fois frappé par un policier, lors d’une manifestation de fonctionnaires réclamant des augmentations de salaires et interdite par le gouvernement du Cartel des Gauches.

Sitôt formé, le cortège est dispersé sans ménagement par les forces de l’ordre, dont les agents les plus zélés sont une nouvelles fois mis à l’index dans les colonnes de L’Humanité.

« Nos amis Joly, conseiller municipal, Garchery, Auffray et Piquemal, députés, s’interposent à différentes reprises et évitent ainsi des bousculades et des collisions.

Devant l’hôtel-restaurant Garnier, un brigadier principal, à la tête d’un groupe de flics, semble vouloir créer de violents incidents. Joly et Piquemal lui font remarquer son manque de sang-froid et l’incitent à plus de calme. Comme la bousculade augmente, Piquemal sort sa carte de député et la montre à ce chef provocateur. Au lieu de se calmer, il donne des ordres à ses agents et, sous ses yeux, l’un d’eux, le 6492 frappe au visage le député communiste. Le sang jaillit de la lèvre inférieure.

Cependant, un autre agent, le 7932, sournoisement frappe Piquemal à la tête. Notre ami proteste vigoureusement auprès de Guichard qui commande en chef l’armée policière.

Sur divers points de la manifestation, des brutalités que rien ne légitimait ont été commises par le cheptel du Bloc des Gauches.

L’agent 4277 a frappé sans raison le camarade Gautier, des producteurs d’énergie électrique.

Devant L’Action Française, l’agent 7133 paraît fort excité. Les agents 1294 et 5824 valent d’être signalés.

La manifestation étant terminée, le flic 6354 se jeta brutalement sur deux camarades qui conversaient. »

Sans se limiter aux seules manifestations, le journal communiste dénonce également les violences policières du quotidien, en insistant sur la condition sociale des victimes. Tel ce récit d’un passage à tabac d’un ouvrier assis à la terrasse d’un café, en 1925 :

« Lundi, un ouvrier, paraissant âgé d’environ cinquante ans, était assis à la terrasse d’un café situé rue Notre-Dame-de-Nazareth.

Soit qu’il fut en très léger état d’ébriété, soit par maladresse, il laissa tomber son verre qui atteignit le pantalon d’un agent qui passait.

Celui-ci, le matricule 9276 se précipita sur le malheureux travailleur, le frappa avec violence et l’emmena au poste de police numéro 60, situé dans la même rue.

Trois ou quatre autres agents se trouvaient là ; ce fut l’odieux passage à tabac. Le malheureux hurlant de douleur, criait : ‘Je n’ai rien fait ! Je n’ai rien fait !’ Les coups redoublaient de violence.

Puis on entendit des râles.

Des passants, indignés, s’étaient amassés devant le poste et manifestaient hautement leur réprobation. Bientôt on vit sortir l’agent 9482. Il avait le poing droit plein de sang.

À côté de cet assassin, il y a des responsables. Il y a le chef de poste, le commissaire de police, le préfet de police qui tolèrent et encouragent ces véritables crimes !

Vont-ils permettre encore que ces mœurs policières aient libre cours ? »

En 1934, dans un contexte de montée du chômage suite à la crise économique de 1929, c’est un attroupement de 150 chômeurs, répondant à une annonce pour un emploi, qui entraîne l’intervention des « flics » pour les disperser.

« Les agents, accourus sur les lieux, mécontents de ce rassemblement, provoquèrent et frappèrent les chômeurs. L’agent 1995 se signala par ses brutalités. […]

Les sans-travail se dirigèrent alors sur le commissariat de police de la rue Drouot, pour porter plainte contre les agents provocateurs et où on leur répondit que s’ils ne sortaient pas du poste ‘on allait les mettre en tôle’.

Cependant qu’un autre groupe portait plainte contre coups par agents au commissariat de la rue Montmartre, où ils déposèrent une protestation au nom de plus de 60 signataires. »

Les grèves ouvrières, enfin, constituent des moments propices à la cristallisation de la conflictualité sociale, et il n’est pas rare de voir des piquets de grève chargés par la police pour déloger les grévistes, accusés d’entrave à la liberté du travail.

C’est le cas au printemps 1935, lors de la grande grève des « midinettes » parisiennes, qui mettent à l’arrêt la plupart des maisons de couture de la capitale, pour protester contre les diminutions de salaires. Les violences de certains policiers à l’égard de ces ouvrières du textile qui tiennent les piquets de grève sont dénoncées par L’Humanité.

 « Déjà lundi, au coin de la rue de Choiseul, les flics firent preuve d’une assez grosse brutalité envers des ouvrières qui défendent leur salaire. Mais hier, ils furent plus insolents, plus provoquants.

À la maison Molyneux, le piquet de grève fut continuellement pourchassé.

À la maison Lelong, même situation. Ici, l’agent 2703, du 8e arrondissement, frappa sauvagement une ouvrière qui a été blessée. D’autres tapaient à coups de vélo dans les jambes. »

Ces quelques exemples tirés de la presse ouvrière et communiste donnent un aperçu de la manière dont étaient traitées et documentées les violences policières. Au-delà de la description détaillée des faits, la mise en récit, tout en dénonçant la répression, répond à une lecture politique de la conflictualité.

Il est cependant un détail qui frappe : la publication presque systématique des numéros de matricule des policiers accusés de violence. En identifiant ainsi les fonctionnaires incriminés, l’objectif des journalistes est d’alerter la hiérarchie policière sur les comportements de certains membres de cette institution, et d’ouvrir la voie à de possibles poursuites judiciaires.

Mais l’enjeu est aussi de rappeler que tout agent de l’administration publique doit pouvoir répondre de ses actes devant les citoyens.

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Corentin Lahu est doctorant en histoire contemporaine, spécialiste du Parti Communiste français et de ses organisations « satellites », notamment du Secours rouge international et du Secours populaire.