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Félix Platel, reporter des bas quartiers du Paris fin de siècle

le par - modifié le 28/06/2018

Dès les années 1880, plusieurs reporters ont posé les fondements de l’enquête journalistique. Parmi eux Félix Platel, avocat et journaliste au Figaro, entraînait ses lecteurs dans les lieux cachés du Paris de la Belle Époque.

Sous le pseudonyme « Ignotus », Félix Platel a signé quantité d’« études », comme il nommait ses articles parus dans les années 1870 et 1880. Il offre à travers elles une visite fascinante de lieux méconnus de Paris.

Les milieux observés sont choisis pour la distance qu’ils offrent avec le Paris mondain du lectorat du Figaro. De ce fait, les explorations de Platel sont souvent teintées d’étonnement et d’exotisme, ce qui ne l’empêche pas de soulever des questions d’actualité : la laïcisation, la législation et le pouvoir policier, les secours à l’enfance, la condition de l’ouvrier. En cela, Platel annonce le reportage engagé du XXe siècle, tel que le pratiqueront Albert Londres ou Alexis Danan.

« Ignotus » insiste sur la véracité de tous les témoignages qu’il rapporte de ses enquêtes.

« Mon œil est le principal outil de mon métier d’écrivain – comme les jambes d’une danseuse sont le principal outil de son état. […]

Les gens qui daignent suivre attentivement mes études savent à merveille que je n’invente jamais rien. Il y a dans le vu une force intime mystérieuse que j’aime. »

C’est dans Le Figaro, sous la direction d’Hippolyte de Villemessant puis de Francis Magnard, que Platel publie ses articles. Leur caractère sensationnel et leur originalité, à une époque où le reportage doit encore acquérir sa légitimité, s’harmonisent avec la conception du journalisme défendue au Figaro d’alors.

Le quotidien se veut un organe moderne et littéraire, privilégiant la collecte d’information de première main. Il revient au reporter de transformer son enquête en un récit palpitant qui entraîne le lecteur.

L’avocat de l’enfance en institution

Parmi les sujets de prédilection qui ont retenu l’attention de Platel se trouvent les causes liées à l’enfance : enfants non reconnus, orphelins, aveugles, criminels. Dans chaque article qu’il leur consacre, Platel déploie un même scénario : il raconte sa visite d’une institution, lui qui affirme avoir, « en raison de [ses] études spéciales, [ses] entrées dans tous les lieux officiels de misère du Paris moderne ».

Ainsi, dans un reportage effectué en 1878 à l’Institution nationale des jeunes aveugles, sise « à l’intersection de la rue de Sèvres et du boulevard des Invalides », les informations obtenues, les descriptions et dialogues restituent une vision précise de l’établissement, de son fonctionnement et de son utilité sociale. Platel, guidé par le directeur, M. Piras, débute sa visite par « le quartier des garçons » et ses « salles de classe ».

« Une salle d’études d’aveugles est encore plus triste qu’une classe de nos collèges. Cela ressemble à un atelier de maison centrale – quartier des jeunes détenus.

Une âcre impression de froid me saisit le cœur en commençant cette promenade où je dois cependant trouver tant de surprises et de lointains ! »

Ému, Platel rencontre un « petit lecteur » de braille avant de visiter les ateliers où sont formés les « tourneurs en bois », les « filetiers », les « tisseurs ». Il insiste sur les curiosités du lieu, dans un souci de faire voir à son lecteur des pans inconnus du réel.

« Dans Paris, où sont tant de choses bizarres, rien n’est plus curieux que le quartier de la musique des jeunes aveugles. Imaginez de longs corridors bordés de petites cellules qui ont une vitre au milieu de leur porte.

Ici, un aveugle, enfermé seul, joue du violon, – là, c’est un pianiste, – plus loin c’est un accordeur, – un violoncelliste – un cor d’harmonie, etc. C’est une cacophonie fort singulière. »

Les portraits insistent sur l’étrange beauté triste des enfants aveugles, à dessein : le journaliste cherche à apitoyer le lecteur.

« J’examine par la vitre un des petits cellulaires. Le teint a l’éclatante blancheur de certains tempéraments lymphatiques. Les yeux sont fermés par la pesante paupière. Penchant sa tête en avant, il semble regarder les cordes de son violon.

C’est déjà un des meilleurs élèves. »

Platel se mêle à la récréation, puis arpente le « quartier des filles » et décrit leurs « travaux de crochet vraiment merveilleux ».

Le journaliste entend placer la publicité que lui offre Le Figaro au service d’une cause qui lui tient à cœur. La visite des Jeunes Aveugles aboutit à un appel à la charité. Lecteurs et lectrices sont incités à faire acte de philanthropie pour pallier les manques de l’État, qui « n’a pu encore donner un asile aux aveugles jusqu’à l’âge de neuf ans » et « ne peut louer aux aveugles du boulevard des Invalides une campagne d’été, ainsi qu’il le faisait jadis ».

Platel associe à cet appel un discours sur la foi et l’élévation morale des aveugles, ce en quoi il n’incarne pas encore tout à fait le reporter du XXe siècle à venir, laïc et républicain.

Dans l’enfer des prisons

Passé maître dans la défense des laissés-pour-compte, Platel déploie aussi ses talents de peintre pour jeter la lumière sur les coins sombres de Paris.

Ses visites d’institutions carcérales ont été l’objet de plusieurs articles en 1878. Parmi eux s’est glissée l’étude de la Sûreté de Bicêtre, section carcérale de l’hôpital du même nom, qui accueille marginaux et indigents.

L’article combine deux aspects qui demeureront des sources d’inspiration du reportage au XXe siècle : l’intérêt pour les criminels et les prisons, et celui pour les fous et les asiles. Dans les deux cas, le reporter s’intéresse aux marges de la société et pénètre les lieux enclos qui les abritent, avec une prédilection pour la ville parisienne.

« Paris, sombre et charmant, est le plus grand parmi ceux dont je fais le portrait. Il faudra bien des séances pour le dessiner.

– Comme un prince royal, Paris ne va pas chez son peintre, c’est le peintre qui va chez Paris ! »

Salomon de Caus, « La vapeur », estampe illustrant un aliéné enfermé à l'hôpital de Bicêtre - source : Gallica-BIU Paris-Descartes

Le reporter, être mobile qui s’infiltre dans des milieux difficilement accessibles, conçoit son rôle dans l’héritage des enquêteurs sociaux, tel Maxime Du Camp. Toutefois, Platel se campe également en successeur de Dante aux enfers.

La Sûreté de Bicêtre, qui accueille les « aliénés » dangereux qui ne peuvent séjourner en asile, lui apparaît avec « un air de tombeau » du fait des « grands murs qui l’entourent ». Il la visite par un soir d’orage, temps « propice aux aliénés, ces nerveux ». Le silence pèse. « Ce serait le cas de mettre sur le fronton ô voi chi entrate… de Dante. » En quelques lignes, l’ambiance est installée.

Le « surveillant en chef, M. Poinsot », fait office de cicérone. Le personnage « a des cicatrices laissées par les coups de ses pensionnaires ». Platel visite les cellules, comparées à des « ratières » où les malades sont en état de « séquestration ». Comme chez les aveugles, le reporter ne résiste pas à la tentation de tracer un panorama – cette fois effrayant – des malheureux enfermés à Bicêtre.

« De T., “camisolé de force”, malgré les répugnances du docteur. Immobile, assis sur une chaise à laquelle il est lié. On dirait un bas-relief grimaçant de certaines églises d’Espagne.

Il a tué un homme et une femme – quand il était dans le monde !

Pendant la nuit, il répond par un hurlement, d’un prolongement inouï, à tout bruit qui se fait entendre, – parfois à la voix d’un aliéné de Bicêtre ; parfois à celle des chiens de la plaine de la Bièvre. Il subit étrangement les variations de la lune. »

Platel interroge les devoirs de l’État envers les malades psychiatriques. S’il ne fait guère figure de réformateur, louant le « respect […] pour la vie » dont fait preuve la société, il remet discrètement en cause l’institutionnalisation à long terme et s’interroge sur les cas de guérison : qu’arrivera-t-il à l’homme « qui se réveillerait dans une Morgue fantastique ? ».

C’est bien ainsi que lui apparaît Bicêtre, « cet enfer où il n’y a que des cris et des rires – mais pas une larme ! »

La nuit des ouvriers parisiens

Si les murs des institutions dessinent des zones mystérieuses, les rues et les boulevards renferment aussi leurs secrets. Pour Platel, l’excursion nocturne dans les quartiers populaires constitue une autre forme d’étude du Paris méconnu.

L’expression « Mont Aventin », qui coiffe un article de 1886, évoque le relief et la périphérie de la cité romaine. Platel désigne par là les sommets et les « extrémités » menaçantes de la capitale en pleine dépression économique : Montmartre, Belleville, La Villette. Reprenant un thème en vogue, le journaliste agite la crainte du « peuple mal gouverné ».

« Cette inquiétude générale est le trait – j’allais dire, le timbre particulier de l’heure qui vient de sonner. L’actualité m’indiquait donc une ascension du Mont Aventin ! »

Six heures du soir. Platel débute son parcours dans le haut de la rue du Faubourg-du-Temple « qui touche à Belleville » et « s’agite bruyamment ». En compagnie d’un « ami », il commande « des cerises à l’eau-de-vie » chez un « mastroquet ». Une foule d’ouvriers l’entoure. Sur la carte, « des mets à tout prix, même à un prix élevé », qu’il juge « plus cher qu’au quartier Latin » et disproportionné avec le salaire de l’ouvrier.

« Grâce à son conseil municipal qui ménage le marchand de vins – grand électeur – l’ouvrier ne boit que du vin mouillé. L’eau-de-vie est une sorte de vitriol, mouillé aussi, lui.

Dans le premier cas, le buveur est volé. Dans le second, il est empoisonné. Jamais le buveur n’est grisé. Il ne peut être que saoulé. »

Participants de la Commune libre de Belleville en décembre 1924, Agence Rol - source : Gallica-BnF

Platel entame une causerie politique avec ses voisins. Non sans une certaine condescendance, qui maintient une distance malgré l’empathie qu’il témoigne, Platel juge ses interlocuteurs comme étant des « esclaves ivres », illusionnés par le syndicalisme d’Émile Basly (une figure associée aux grèves minières de 1884 et qui a inspiré Germinal d’Émile Zola).

Le journaliste du Figaro poursuit sa tournée du côté du bal Favié, « principal vivier où la police jette de temps en temps son filet », foyer de prostitution. Il énumère les établissements de plaisir, « Folies-Belleville », « Taverne du Bagne », mais c’est la « clarté violente » du grand-théâtre de Belleville qui le retient.

Hommes « en casquette » et femmes « en cheveux » rentrent après l’entracte, un peuple « comme écrémé par le vice parisien ». À nouveau, l’enfer de Dante n’est pas loin.

« La salle est plus que remplie. À tous les derniers rangs, les spectateurs sont debout.

On dirait que les murailles sont faites de têtes humaines, comme dans les catacombes de Paris. Mais ici les yeux brillent et les bouches vivent ! »

La pièce judiciaire de Pierre Decourcelle suscite les rires des « bonneteurs » et des « souteneurs » de la salle. En filigrane de son récit, Platel sème la thèse d’une dégradation de la condition économique et morale de l’ouvrier.

« Hélas ! ce n’est plus le bon parterre d’autrefois, où hommes et femmes croyaient que « c’était arrivé ». Ce changement du parterre a précédé le changement du peuple. Hélas !

Jadis le théâtre, chez qui j’aime toujours les vrais artistes, était un prédicateur populaire passionné ! Il a perdu son autorité, comme le prédicateur de la chaire ! »

Après le spectacle, « la foule s’écoule » sur les boulevards extérieurs. Platel descend vers la Villette et observe les scènes de la nuit découpée d’ombres et de lumières.

« Les filles font leur promenade habituelle. On voit aux portes de petits hôtels, les lanternes à la clarté sourde, comme des lampes veilleuses. On y lit ces mots : “Cabinets, depuis un franc.”

Sur ces boulevards, pas un gardien de la paix en uniforme ! La police est en bourgeois, comme mon ami et moi. C’est l’heure où règne l’affreux souteneur. »

Plus loin, « une sorte de gueule de forge » dont la « vive lumière traverse le boulevard » l’arrête à nouveau. Il s’agit d’une « brasserie à femmes », où se déroule une prostitution moderne.

Platel et son ami sont surpris de la « décence relative » qui y règne. Néanmoins, le journaliste voit là une autre preuve de la déchéance morale de l’ouvrier, pour qui la brasserie est devenue « une sorte de salon banal ».

Deux heures du matin. Les comparses sortent, passent le « canal Saint-Martin, dont l’eau noire est comme l’antichambre de la Morgue », pour retrouver le centre de Paris. Platel laisse son lecteur sur une semonce à l’ouvrier parisien, l’enjoignant de ne pas se laisser mener par les « ambitieux politiciens ».

« Tes chefs te trompent et te mènent à la mort ! Tu es plus intelligent que les mineurs !

– Vois l’abîme ! »

Le conservatisme politique et social de Platel – en adéquation avec l’orientation du Figaro, organe des élites – ne doit toutefois pas faire oublier l’innovation journalistique de ses études. Reportages avant la lettre, à la croisée de la philanthropie, de l’observation sociale et de la quête de sensationnalisme, elles campent Platel en explorateur des dessous de Paris.

Ses successeurs seront nombreux qui, de Séverine à Blaise Cendrars, exploreront les secrets que recèlent les grandes villes.

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