Séquence pédagogique

« Toute la France est polonaise » : l'opinion face à l'insurrection en Pologne

le par - modifié le 15/02/2024
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1830. Les révolutions libérales embrasent l’Europe. La Pologne, divisée, occupée et dominée depuis 1815, devient naturellement un des pôles majeurs des soulèvements. L’insurrection, qui se transforme rapidement en une guerre contre l’armée du tsar, suscite un élan de solidarité de l’opinion publique française.

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Dans les programmes de l’enseignement secondaire :

Au collège : programme d’histoire de Quatrième, thème 3 :  Société, culture et politique dans la France du XIXe siècle. 

Au lycée : programme de Première générale, thème 1 : l’Europe entre restauration et révolution, 1814-1848 (circulation des hommes et des idées politiques, poussées révolutionnaires de 1830 en France et en Europe).

Introduction

La révolution des Trois Glorieuses, qui renverse Charles X en juillet 1830, a un écho considérable en Europe. Dans le Royaume de Pologne, créé en 1815, soumis à la domination du Tsar et à une répression de plus en plus dure, « l’éclair de juillet » redonne espoir aux élites libérales. En novembre 1830, une insurrection éclate et chasse de Varsovie les représentants de Nicolas 1er. Les insurgés comptent alors sur un soutien étranger dans cette Europe romantique en effervescence où l’indépendance de la Belgique vient d’être reconnue. En France l’émotion suscitée par les événements de Pologne est immense et cet appel à l’aide des Polonais reçoit l’accueil fervent d’une partie importante de l’opinion ; « toute la France est polonaise » s’exclame Lafayette à la Chambre des députés.

L’étude de la presse, très attentive à ces événements entre 1830 et 1831, permet de montrer aux élèves que cette insurrection est alors vécue comme une étape d’une révolution européenne initiée par les journées de Juillet ; si les formes de mobilisation mettent en lumière l’existence d’une véritable internationale libérale, elles renforcent aussi les clivages de la vie politique française.

L’insurrection polonaise et les révolutions en Europe

Document 1. La fraternité franco-polonaise

« Parmi les faits que présente aujourd'hui le spectacle de la lutte générale des nations européennes contre leurs oppresseurs, aucun n’est de nature à exciter plus vivement les sympathies françaises que l'insurrection de la Pologne. Les Polonais ont partagé depuis longtemps tous nos travaux, toutes nos gloires et tous nos revers ; associés à notre fortune, ils se sont élevés avec nous, ils ont succombé sous les mêmes coups ; leurs cœurs ont palpité de nos joies et de nos douleurs, et aucune tempête n’a éclaté sur les bords de la Seine, qui n’ait fait tressaillir aussi les riverains de la Vistule. Habitués à suivre nos inspirations, à recevoir de nous des consolations et des espérances, devons-nous être surpris qu'ils aient été les premiers à entendre le grand enseignement qu’en juillet nous avons donné au monde, à mettre en pratique nos leçons et à répéter nos accents de victoire ? Ils se sont dit : « La France ne peut conquérir la liberté sans appeler au partage les compagnons de toutes ses autres conquêtes » ; et ils se sont levés, et ils ont, comme nous, secouer le fardeau qui pesait sur leurs épaules ; mais ce fardeau, poussé par une main de fer. a été refoulé vers eux ; suspendu sur leurs têtes, il menace de les écraser et ils nous crient : « Frères, secourez-nous, vous qui êtes forts et généreux ; souvenez-vous de notre dévouement dans les champs de l’Égypte, dans ceux de l’Italie ; souvenez-vous de Leipzig » ».

- Hippolyte Carnot, extrait du journal Le Globe 15 janvier 1831, page 1.

Document 2. Des valeurs révolutionnaires partagées

« Je dirai aujourd’hui que deux principes se partagent l'Europe ; le droit souverain des peuples, et le droit divin des rois ; d'une part : liberté, égalité, et de l’autre, despotisme et privilège. J’ignore si ces deux principes peuvent vivre en bons voisins (on rit) ; mais je sais que le nôtre est en progression constante, assurée, inévitable ; que nous devons lui être fidèles en tout et partout, et que toute hostilité contre nous accélérera son triomphe. (Applaudissements à gauche)

[…]

Toutes les fois qu’un peuple, un pays de l’Europe, où qu’il soit placé, réclamera ses droits, voudra exercer sa souveraineté, toute intervention des gouvernements étrangers pour s’y opposer équivaudra à une déclaration directe et formelle de guerre contre la France, non seulement par nos devoirs envers la cause de l’humanité, mais parce que c’est une attaque directe contre le principe de notre existence, une restauration des principes de Pilnitz et de la Sainte-Alliance, la justification d’une invasion future contre nous, un projet évident d’écraser nos alliés naturels pour venir ensuite détruire le germe de la liberté dans notre sein, à nous qui nous sommes placés à la tête de la civilisation européenne. »

-  Extrait du journal La Tribune, discours de La Fayette à la Chambre, 29 janvier 1831, page 3.

Document 3. La Russie ennemie de l’Europe

« Depuis longues années l’action de l'empire tout asiatique des Czars s'était fait sentir d'une manière véritablement effrayante sur toute l'Europe. Sous Alexandre les conquêtes territoriales

avaient considérablement agrandi ce colosse, composé de membres mal assortis. (…)

Depuis le règne de son successeur, l'Europe avait pu craindre un instant (…) qu’on ne vît un nouvel Attila sortir de ses froids déserts de la Scythie, pour briser encore une fois et les chefs-d'œuvre de nos arts et les constitutions politiques des peuples, qui sont les monuments les plus précieux d'une haute civilisation. Mais une pierre échappée de la fronde du David polonais, a blessé au front ce formidable Goliath, et le colosse, dépouillé aujourd'hui de son prestige, est là gisant et livré à l'examen des plus humbles qu'il avait insultés. »

- Extrait du journal Le Constitutionnel, 28 juin 1831, page 2

Questions :


Docs 1 et 2 : Pourquoi l’insurrection polonaise doit-elle mobiliser les Européens en général, et les Français en particulier d’après ces auteurs ? Comment le rôle de la France est-il présenté ?

Doc 3. : Relever et qualifier les termes qui font de la Russie l’ennemie de l’Europe

Une mobilisation multiforme

Après les appels à une intervention militaire officielle, un comité polonais est organisé dès février 1831 à Paris ; présidé par Lafayette, il rassemble des personnalités politiques, littéraires (Hugo) et artistiques (P.J. Béranger, C. Delavigne).

En particulier, poètes et chansonniers entretiennent un climat de compassion et un appel à l’engagement : Victor Hugo compose le dernier poème de Feuilles d’automne, Pierre Jean Béranger Hâtons-nous, Casimir Delavigne la célébrissime Varsovienne aussitôt traduite et chantée à Varsovie, Ernoult Héroïne polonaise.

Rappelant les comités philhellènes, sans en avoir l’ampleur, les actions du comité sont très diverses et toujours relayées par la presse nationale et régionale.

 

Document 4. Une chanson en hommage à Emilie Plater (ci-contre)

Ernoult, Héroïne polonaise, Paris, (note : les Polonaises ont une place importante dans l’insurrection ; certaines combattent comme Emilie Plater (1806-1831), nommée capitaine de régiment dans la guerre contre l’armée russe)

Document 5. Paroles de La Varsovienne

« Il s'est levé, voici le jour sanglant ;
Qu'il soit pour nous le jour de délivrance !
Dans son essor, voyez notre aigle blanc
Les yeux fixés sur l'arc-en-ciel de France
Au soleil de juillet, dont l'éclat fut si beau,
Il a repris son vol, il fend les airs, il crie :
"Pour ma noble patrie,
Liberté, ton soleil ou la nuit du tombeau !"
Refrain :
Polonais, à la baïonnette !
C'est le cri par nous adopté ;
Qu'en roulant le tambour répète :
À la baïonnette !
Vive la liberté ! »

- La Varsovienne, 1831, Paroles C. Delavigne, musique J.A. Meissonnier.

 

Document 6. Un bilan des actions du comité polonais

Extrait du journal Tribune des départements, 31 octobre 1831, page 4 (note : le début de l’article fait le point sur les souscriptions et les actions ; il détaille l’épopée du « brick du Havre », un navire contenant des armes, des munitions, du matériel médical et des officiers, arrivé trop tard sur les côtes de Pologne le 22 septembre, après l’écrasement de Varsovie par les Russes)

Questions :


Docs 4, 5 et 6 : Quels sont les moyens, civils et militaires, de la mobilisation en faveur de la Pologne ? Qui peut participer ?

Une insurrection qui radicalise les clivages politiques en France

Si la cause polonaise rassemble d’abord largement l’opinion publique autour des idées de liberté et de patrie, la décision du gouvernement de Louis-Philippe de ne pas intervenir militairement contre la Russie, de pousser à la négociation au nom de la stabilité et de la paix en Europe, réactive les oppositions politiques.

Quand Varsovie tombe aux mains des Russes le 8 septembre 1831, les Républicains s’enflamment contre les libéraux conservateurs et dénoncent un gouvernement français complice de la Russie, réactionnaire, ennemi des idéaux de 1830. Le ministre des Affaires étrangères Sébastiani est particulier visé.

 

Document 7. « L’ordre règne à Varsovie » 

Document 8. Le gouvernement mis en cause 

« Nous avons été à la chambre, le cœur navré d’amertume, et l’âme pleine d’indignation ! Une seule pensée, ou plutôt une seule douleur ! La Pologne !... Nous espérions entendre dans cette enceinte, où doit se répéter l’opinion, des paroles qui auraient répondu à ces sentiments qui se peignaient sur tous les visages. Un ministre a parlé... dédaigneusement... de sa place... Il a raconté qu’après deux jours de combat Varsovie avait capitulé... et sa phrase diplomatique s’est terminée par ce mot affreux :

L’ORDRE REGNE A VARSOVIE ! !

Oui l’ordre ! aujourd’hui ! hier le peuple et l’armée combattaient encore, hier, on se battait dans les rues ; la liberté soufflait l’énergie, allumait la colère ; c’était le désordre ; hier ! Aujourd’hui, les cadavres sont gisants, le sang ruisselle, mais les braves sont tués, les hommes, les femmes, étendus sur le pavé : le cosaque essuie son fer il règne en paix, la révolte est étouffée... l’ordre est rétabli.

La responsabilité des ministres est là pour les conséquences ! Il ne faut plus désormais que le mot de trahison soit écrit en vain dans la Charte ! Ce n’est pas la France seulement, c’est l’Europe entière qui demande au gouvernement né de la révolution de Juillet comment il a su défendre son œuvre !

(…)

La nouvelle de la capitulation de Varsovie a excité toute la journée un grand mouvement parmi le peuple. Dans la rue Saint Martin et dans d’autres lieux on avait arboré des drapeaux noirs.

L’événement n'est pas encore connu dans tout Paris et cependant déjà ce soir il s’est forme des groupes nombreux qui criaient : A bas les ministres ! vive la Pologne ! Mort aux Russes ! etc.

On assure qu’on s’est dirigé vers l’hôtel de M. Sébastiani, et que quelques vitres ont été cassées. Le ministère a, dit-on, donné ordre aux différentes troupes de la garnison de se tenir prêtes au premier signal.

Nous sommes assurés que plusieurs directeurs de théâtre ont l’intention de faire relâche demain. Il faut espérer qu’à cet égard, il n'y aura aucune exception ! »

- Extrait du journal La Tribune des départemens, 17 septembre 1831, pages 1et 2.

Questions :


Docs 7 et 8 : Comment la chute de Varsovie est-elle expliquée et vécue à Paris ? Pourquoi Sébastiani concentre-t-il l’indignation des républicains ?

Conclusion

L’étude de l’insurrection polonaise dans la presse française fait ainsi ressortir les formes de circulation des idées libérales et l’existence d’un espace public européen d’échanges et d’interactions. Elle permet d’évoquer aussi les fractures précoces entre les acteurs des Trois Glorieuses sur le projet politique de la monarchie de Juillet. Enfin l’insurrection est à l’origine de la « grande émigration » d’élites polonaises (Chopin, Mickiewicz notamment) qui vont entretenir le souvenir de la « Pologne souffrante » et poursuivre les combats libéraux en France et en Europe.

Pour aller plus loin :

S. Aprile, J.C. Caron, E. Fureix, La liberté guidant les peuples, Champs Vallon, 2013.

D. Beauvois, Histoire de la Pologne, Hatier, 1995.

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Catherine Pidutti est professeure d’histoire-géographie (Académie de Paris). Elle est membre de l’APHG (Association des professeurs d’histoire-géographie).

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